De l’uniforme

    Le ver se recroqueville quand on marche dessus. (Nietzsche)

    C’est donc cela l’attitude du vaincu : celle d’éviter à nouveau la souffrance. Le maître a donc ainsi acquis sa liberté. Il sera un jour décoré. Tania Mouraud, aussi, est une guerrière, à sa façon. Elle se bat contre les blancs javellisés dont se parent les lieux d’expositions respectables. Elle entre dans ce mouvement de reconquête par la couleur, des “colored-fields” auxquels sont maintenant suspendus les travaux. En tant que peintre-décoratrice, elle modifie l’uniforme artistique pour un autre qui ne s’est pas encore imposé, qui n’est donc pas encore ce qu’on en attendrait de standardisation ou d’égalité.

    En habillant le lieu, elle en fait un tableau et révèle d’abord sa surface oubliée. Même gris, même lorsque le rouleau a tout écrasé, l’aplat valorise en faisant émerger, par une simple constatation de différence. Mais cela ne suffit pas : Tania Mouraud remercie un peu plus cet espace, elle le galonne et l’individualise, le récompense pour ses loyaux services comme on le fait devant d’autres monuments les matins pluvieux de 11 novembre, ou en de circonstances plus somptueuses.

    Le combattant, ici, c’est l’institution, qui se bat toujours plus pour libérer les hommes de leurs tumultes spirituels etc. L’histoire du lieu se retrouve ainsi félicitée dans cette fresque qui l’envahit et par la personne même qui l’investit. Cette même personne qui doit en faire la valeur. L’artiste se met en place d’une personne d’Etat, sortant de son habituel statut d’artisan, artisan avec d’autres du succès des lieux d’exposition.

    La récompense, c’est l’accord d’une considération partagée issue d’un regard pesé sur lequel chacun peut s’asseoir, asseoir son opinion. Elle officialise le travail, voire le justifie moralement ; elle le réduit à un programme tout en l’augmentant de la valeur qu’elle représente : l’idée d’une réussite qui finalement profite au décorateur (décorant ?) qui remercie en étant remercié, espère trouver de nouvelles recrues. Tania Mouraud crée ainsi son petit clan, celui des décorés, celui de la reconnaissance mutuelle qui s’impose au social par une différence exhibée.

    C’est que la décoration, telle qu’elle se présente avec ses parallélépipédes rayés est souvent symétriques, est le signe même de l’ostentation. Elle se suffit presque à elle-même, arrêtant l’histoire sur l’événement qui la justifie. Elle devient alors la plénitude de l’être qui la porte, son affirmation en tant que valeur sûre acquise à jamais et plus qu’inestimable. L’éloge se situe en-dehors des mots et le titre qui s’impose face au valeureux n’est là que pour marquer la différence.

    Tout, dans cette exposition de soi, est dans le détail. La petite chose-broche est l’expression d’une maniaquerie subtile, autant que sa sournoiserie, l’intérêt que le porteur a jeté sur ce petit bout de chevalerie, marque de son rang plus encore que ne le fait l’habit du dimanche. Le détail saisit la perception de l’autre, l’oriente, jusqu’à ne plus pouvoir s’en défaire. C’est sa finesse qui l’introduit partout jusqu’à posséder entièrement, jusqu’à englober le valeureux dans tout son être, y glissant le malheureux observateur sur lequel pèse tout le poids du social. Le saisissement perceptif marque le début d’un désaisissement par un englobement cognitif que l’extraction met en œuvre. Et c’est ainsi que d’attribut en attribut et d’attribution en attribution l’échelle se stabilise sur fond d’égalité libérale.

    Dans la superficialité des marques comme dans la profondeur du gris détone l’attitude à la fois simple du décorateur mais aussi augmente par le pouvoir qu’il acquiert dans ce travail. L’être est cette volonté, cette force qui a su résister au désir de fuir en affirmant son existence d’abord par son combat, enfin par son port réduisant autrui à l’invertébré écrasé par cette évidente reconnaissance. De là, son paraître désigne la qualité irréductible de l’être en marquant une simultanéité d’évènements : celui du regard, et celui de l’histoire qui apparaît dans ce regard saigné par son objet.

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