De l’us de l’art

    L’art clame haut et fort son inutilité. Il ne se vend d’ailleurs pas dans des magasins (lieux où on entasse), mais des galeries (lieux où on passe). Ici, tout se joue entre trois personnages : l’artiste, celui qui fait l’art ; le galeriste, celui qui reste sur place ; le galérien, celui qui subit en passant. Remarquez qu’il n’y a pas de caissier ! ! Maintes et maintes fois, certains ont tenté de réconcilier ce petit monde, mais il semble que l’art fasse encore souffrir la majorité de ses contemporains. Qu’à cela ne tienne, on soignera les troupes, et on les abreuvera de remèdes afin de les guérir du mal qui les ronge. Mais puisque l ‘art résiste à tous les antibiotiques (on n’a pas encore osé condamné les porteurs de virus), les remèdes s’appelleront accoutumance et éducation. L’art fera sa petite part de travail en simplifiant son propos : il ne parlera que de lui-même, en admettant qu’il veuille parler. Alors tant pis pour les idiots qui n’y comprennent rien et dont le mal de tête s’accroît avec l’âge.

    Laurent Duthion a décidé d’entamer une guérison à la fois de l’art (la galère) et des galériens (puisque finalement c’est bien eux qui le font avancer). Il faut donc trouver un remède commun.

    (f)utile µ §  
    Les principaux éléments de la grande guérison sont les suivants :

    • bien manger et bien digérer
    • éviter de retomber malade (le virus reconnaît ses proies déjà contaminées)
    • se détacher de soi.
     

    L’oeuvre aussi doit voir son statut modifié, seul moyen d’extirper le parasite des âmes des visiteurs. Pour cela, il faut rendre à l’œuvre ce qui appartient à l’art. La valeur d’usage du travail deviendra une des source de l’émergence de l’œuvre. Cela revient à donner une raison de vivre au parasite, à l’utiliser à de bonnes fins. La valeur d’usage se tourne donc vers l’utilité des objets dans la vie courante. Ils rentrent dans le monde des ” nécessaires ” avec leurs formes et raisons propres. Le travail doit servir à quelque chose et à tout le monde. Il est dans leur principe même que les objets soient multipliés, le but étant que chacun ait le sien. Les répliques ( la première étant ” ! !# ? ! “) deviennent autant d’exemplaires sans pour autant supprimer l’exemplarité de l’objet, ni sa singularité. Les différences, aussi infimes soient-elles, existent toujours. La première des différences étant d’ailleurs l’usage, qui dépend uniquement de l’utilisateur. Puisque les œuvres de Laurent Duthion ne s’affichent pas avec un mode d’emploi, chacun peut acheter son petit œuf et en faire ce qu’il veut. Les coquilles injectées d’élastomère peuvent devenir des balles … deviennent des balles dont le mouvement a cet apparence instable de la vie. Excellent jouet pour les grands et les petits, c’est parce que les recettes du bio-morphisme se sont révélées inimitables qu’il est préférable de les employer.

    Le discours développé peut alors pendre des allures ou des arguments de types scientifiques. Il s’agit à la fois d’inspirer le travail et de le valider. Il lui est nécessaire de trouver de nouvelles raisons favorisant les nouvelles intentions. Le monde de l’usuel est dirigé par deux axes (l’expérience et l’expérimentation) qui ont chacun leurs objectifs. Le monde de l’expérimentation cherche l’objet avant sa fabrication. On peut estimer dans ce cas que l’expérience entre en jeu dans un stade secondaire.

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    Laurent Duthion a développé une démarche de recherche et d’utilisation de recherches. Qu’il s’agisse d’un travail sur les colorants, sur les matériaux ou encore sur une destination, la référence savante transpire de l’oeuvre.

    Ci-contre, l’étude d’une trajectoire de balle moulée.

     

    Mais l’expérimentation va permettre de théoriser à la fois la destination de l’objet, sa fabrication, et cela en adéquation avec sa forme. Cette étude sera un élément de la valeur de l’objet vis-à-vis de son utilisation finale. Laurent Duthion ne participe pas lui-même à la recherche scientifique dont sont issues ses œuvres. Il utilise des résultats déjà existants, des possibilités laissées sans suite. De fait, son art s’introduit dans la brèche ouverte par les grands laboratoires et grands industriels qui ont ignoré certains intérêts de leurs découvertes. Les objets d’artistes se contentant d’une production de petite série permettent l’émergence d’un type d’échange plus particulier ou personnalisé qui n’est pas sensé convenir à tous pour des raisons de rentabilité.

    L’utilisation du bois de Réglisse est symptomatique de ce comportement déviant mis en œuvre par Laurent Duthion. Ce bois, entièrement abandonné à une utilisation gastronomique, prend dans ses mains toutes les formes imaginables. Parce qu’il s’agit bien d’un bois, il est traité comme tel, travaillé par incision et bientôt peut-être par agglomération, en y ajoutant son goût fabuleux et ses vertus. C’est une manière de s’insurger contre les classifications frustrantes, en montrant que les qualités des matériaux sont multiples. Dans sa volonté de ne pas réduire la réglisse à des bonbons bien célébrés, il suffira d’insérer une mine de graphite au cœur de la branche pour le transformer en crayon dégustable. La création d’objets à usages multiples ou mixtes, permet d’utiliser au maximum les qualités du matériau en vue de favoriser le bien-être de son utilisateur en liant utilité pratique, goût, odeur et thérapie.

    Les objets ne sont finalement pas faits pour venir gonfler les musées et les encyclopédies, gonfler quantité de visiteurs. La proposition est de créer de nouveaux objets usuels en participant à l’imagination du quotidien, de permettre à tous de participer à l’art, même si cela n’est pas perceptible. Le public utilisateur ne peut que s’étendre avec l’apparition de nouveaux objets et peut lui-même faire ses suggestions. L’objet est utile jusqu’à sa perte et/ou sa destruction ; ne souffre de réparation sporadique que de l’initiative de l’utilisateur, l’auteur ayant dégagé sa maîtrise de l’objet au moment de son échange. L’objet de Duthion est un presque-produit qui a un caractère artistique avant de changer de main, et un caractère usuel après. La nature fera alors de l’œuf ce que chacun sait.

     

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