L’évocation technique

    PROBLEME : La technologie anéantit-elle l’imagination ?
    C’est ainsi que bon nombre de sujets de philosophie interpellent les candidats au premier diplôme. Et tout le monde de répondre que oui, que le monde vu par la science est désenchanté. Ou de répondre que non puisque Walt Disney n’est pas encore mort, du moins au travers de ses studios. Et que bien mieux que Walt Disney, la technique nouvelle crée sa propre imagination; et que cela n’est pas nouveau.

    Stéphane Langlois pourrait faire parti du deuxième groupe. Son travail, sans être exempt de technologie proche de celle d’un Airbus nous laisse entrevoir le chemin parcouru : croquis plus proche du dessin technique que des gribouillis de Léonard de Vinci et qui s’expose comme tels, pas remaquillés; produit fini plus proche d’un prototype de laboratoire de Sony et consorts que d’un Poussin gigantesque. Même renvoyés les lourds Tinguely mécaniques : vive la fée électricité.

    Les systèmes sont ici judicieusement masqués; si bricolage il y a que chacun prenne note et s’y jette. D’ailleurs est-ce que tout chercheur n’est pas bricoleur à sa façon. Bricoler :”Fait par ses soins”.

    On se souviendra de la participation à “la part des anges” et on verra bien que le bricolage n’est que l’aspect nécessaire du travail. Là-bas, un grésillement (comme si un essaim quelconque cherchait à communiquer) posé à même le sol, grouillant presque, s’élève jusqu’à une rotative aérienne, un “tournant” d’ailes mêlant le bruit de l’envol, de l’hélice et la douce sensation d’un filet d’air exerçant sa pression sur la peau du spectateur. On pourrait se prendre à rêver, être auprès d’un vieux coucou tout juste sortis d’un hangar oxydé, un beau coucher de soleil derrière et le vent dans les cheveux, le regard dirigé. Ou alors, la nature continue à faire son retour technologique et les nouveautés de l’aéronautique vous proposent d’orner au A3xx des attributs d’Icare. Vous serez sûr que les anges n’ont jamais été aussi proche de vous.
    Autant de bruit et de brassement d’air autour des-dits bricolages pour faire oublier le processus de fabrication. Les sens sont différents lorsqu’ils se mêlent. Idem pour …

    Maintenant, le mouvement est rectiligne : je vais et je viens … La motrice n’est pas que traction; elle est aussi illumination et projette une image tirée de son sein vers un miroir qui la rejette comme si elle lui pesait, alors qu’elle est au final si légère. Mais il en restera marqué et ne pourra s’empêcher par là-même de se révèler. Il n’y a donc pas que celui qui tire qui projette. Le miroir est le passager qui montre la réalité de la projection du changement, du déplacement, avec une image statique de ce qui est par définition instable (le temps). C’est dans ce déplacement que se jouent les réalités.

    Car finallement, dans tout déplacement, la motrice est poursuivie par son image. On peut entendre son effort se noyer dans le climat ambiant, juste quelques nuages. Alors le soupir se répète dans le fond, presqu’égal au son, qui se répète.

    Mais que Sisyphe va donc chercher du côté du tirer ? cette même image qu’il transporte à l’autre bout sans pouvoir s’en détacher. La nature s’impose à lui; il ne peut y échapper malgré son calme, parce qu’apparemment la nature est bien plus silencieuse encore. Exactement. La première condition d’effectivité du travail repose dans son aspect énergétique. Exactement, dira-t-on, mais … Un ciel bien réel, normalement situé au-dessus des têtes (parce que c’est bien nous qui sommes au fond du puits), projette l’image de lui-même – une image-fille – vers le sol.
    On peut alors entendre, dans l’oreille qui reçoit l’image, le bruit du contact du cosmos initial ou quelque chose dans le genre. La visibilité est littéralement suspendue à la présence du Soleil (diurne par définition). Sans ce travail “astronomique”, rien; même pas un brin de ciel bleu à tirer. Voilà donc ce que vient chercher Sisyphe et l’emmène aussi loin qu’il peut. Il faut le pousser à pousser. Il teste, dans son labeur, la réalité du monde par la résistance que celui-ci lui impose, ainsi que sa propre réalité. De fait, ses efforts n’ont de valeur que dans cette imposition (imposture?). Il y a donc un travail de l’oeuvre.

    La technologie récupère, dans la pureté, la ténuité de son travail inquisiteur, les gènes naturels qu’elle avait perdu . Le réel n’a de caution que s’il est pensé ou vécu. La pensée n’a de caution que si elle est réaliste. La réelle fiction s’inspire de la nature de la nouvelle représentation et la nouvelle représentation de la nature offrant une synthèse qui étant communicative en devient prospective. Les suggestions naturelles jouent dans l’art de Stéphane Langlois par le mélange des sensations. Ecrivez un haut-parleur et vous verrez le son. Une manière de faire tendre l’oreille, de nous arracher l’attention des yeux. Tout cela est presque invisible/inaudible. Mais lorsque le son est là que voit-on encore? Ainsi, s’il vous prend de vouloir sortir du Puits où vous êtes plongé, et qu’un coin de ciel presque bleu, presque silencieux vous suivra, oserez-vous revenir sur vos pas?

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