Scène de genre

    Ce second samedi de janvier, jour de soleil et de bonne humeur, un inconnu me remet un papier sur lequel est inscrit “suis vivant et rieur pour 2000 …..”. Je regarde la personne, et ne la connaissant pas, je ne vois pas pourquoi elle me dit qu’elle est vivante, d’ailleurs je le vois bien.

    Mais je passe. Je suis sur le marché, celui des Lices, le fameux. Alors, j’ai l’habitude des distributions. D’ailleurs, juste après, un autre me catapulte “ment (…photo…) un mo”. Je le regarde donc rapidement et passe les deux à ma compagne qui ne mâche pas ses mots contre le harcélement paperassier ou pamphletaire : ” tiens, lis ça ! ! ! ” Elle les regarde à peine plus que moi. Par conscience écologique, on ne jète jamais rien, sans pour autant se transformer en collectionneurs universels. Elle les a donné à notre fils ; ça va le faire taire et lui apprendra à lire.

    On nous en tend un autre, et de cette main on entend à peine :

    ” — ce sont des artistes qui (…) “, la voix s’estompe dans le brouhaha ambiant.

    Ah ! les artistes ! ! Ceux-là font des livres en plastique. C’est c’ qu’on m’a dit. ” T’as vu fiston, c’est des artistes. Si ça résiste au temps, ils finiront dans les musées. Peut-être que d’ici-là, on y aura mis les pieds. ” Je met dans un coin celui qu’on vient de me donner : “Méditons (…)” et on verra ce qu’on en fera.

    D’une certaine façon, je les aime bien moi, les artistes. On se demande ce qu’ils foutent, mais ils sont de nôtre côté, un peu dans leur monde mais de notre côté tout de même, des pas riches. Ca se voit, ils ont fait eux-mêmes leurs sales photocopies d’œuvres. Ils ont du courage. Ils doivent avoir du mal à les vendre, c’est normal, j’ai vu aucun prix. Personne va se risquer. Y en n’a qu’un, il doit être célèbre parce qu’il a mis de la couleur. C’est un genre de lettre de motivation avec une photo : il s’appelle Loïc Lebrun, si je me souviens bien. D’ailleurs, je crois que c’est le seul à avoir mis son nom. ” T’as vu, chérie ! Il est en couleur celui-là. ” Je met de côté, ça peut valoir, j’peux p’t-être même l’encadrer, faut voir.

    Pendant ce temps, el fiston s’acharne sur ses cadeaux, sérieusement : il a du comprendre. Il s’acharne un peu violemment : ” V’là qu’y tire d’ssus … Eh ! Oh ! Tut’ calme ! ! ” Tout en restant dans sa poussette, il se cambre à sa manière pour me voir par dessous. Il accompagne un large sourire denté encore tout blanc d’un papier qu’il me rend. ” Mais j ‘en veux pue euh… ” que j’lui répond, ” t’as bavé d’ssus. ” V’là qu’en tapant d’dans, le marmot lâche la feuille qui s’échappe facilement de ses petites mains. Des gens bien attentionnés qui ont vu la scène courent après. ” C’est bon, c’est pas grave ; gardez-le, c’est de l’art “.

    Il tend l’autre à sa mère qui la met dans le sac à patates, ça laisse moins d’odeur qu’les onions.

    ” — Oui, j’ai compris, merciii ! ! ”

     

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