De la singularité de l’artiste

    Ou le plasticien comme forme absolue

    On entend parfois des formules qui ont cette capacité à résumer tout un être en quelques mots. Ainsi, comme on entend dire “un tel est un con“, on entend parfois aussi dire “ un tel est un artiste “. La sentence a le mérite d’être brève et de ne faire perdre de temps à personne. L’expédition qu’elle dénote est en tous cas exemplaire et semble marquer cette différence qui existe entre les deux protagonistes. Qu’il y ait compréhension ou pas de l’autre, parler ainsi c’est signaler n’avoir rien à faire de plus avec lui, abandonner ce chemin qui nécessite une base commune d’échange. Mais pis que cela, le con d’artiste est l’opposé de ce qu’il est aussi fond de lui-même et que l’on résume ainsi : “ c’est un génie “. Un parmi d’autres, certes, mais dont la rareté semble l’entourer d’un aura qui sait maintenir à distance toute possibilité de comparaison. S’y retrouve qui veuille. On aimerait retrouver en lui une patte, signe du privé positif et de la rareté, mais aussi de l’enchaînement à une pratique reconnaissable, propre à fidéliser les esprits. Parce que la singularité, ça se travaille longuement rien que pour la faire admettre.

    Cependant, tout individuel et individualiste qu’il soit, il ne s’appartient pas à lui-même. Cela fait de lui une sorte d’asocial qu’on est pourtant bien gai de retrouver pour ressaisir les lois du lien communautaire… Garant de la culture, ou des critères de valorisation portés par cette culture. L’artiste c’est d’abord celui qui travaille dans son coin, celui qui reste en retrait. Cela signifie bien évidemment qu’il ne s’occupe pas de son prochain. Ce qui le différencie de ceux qu’on appelle parfois “ rats ” et qui grignotent agréablement dans des salons, paraît-il, huppés et qui eux ne sont pas artistes mais les désignent. Parce que l’autre côté de la liberté, celle qu’on lui permet en lui donnant personnalité, c’est celui-là. L’artiste ne peut décider de sa condition et de sa nature même. Chacun peut se définir idiot ou électricien, mais l’artiste a besoin d’autrui pour s’appartenir. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. La bonne Nature s’impose à lui immédiatement, lui indiquant la voie à suivre : ce qui l’autorise parfois à vendre très cher de la merde. On dirait alors que c’est un escroc de tirer ainsi parti de ce que chacun sait faire (jusqu’à preuve du contraire !). Et lui, malin, objecterait sa différence, celle de l’autorité de la Nature. Il ajoutera qu’il faut aussi oser le faire en public. Ainsi les immondices, il y en est toujours certains pour en accepter (il en faut pour tous les goûts !), du bout des doigts, qui vont vite les enfermer dans des coffres de peur d’attirer l’attention. Parce que l’artiste est vraiment un être étrange. Sa valeur est parfois inestimable. On se l’approprie à tour de bras en le déclarant inapte à la vie sociale, et avec de bonnes raisons. Car si pour être responsable, il faut avoir la capacité à s’autodéterminer, l’artiste ” instinctif ” en est bien incapable. Mais alors, comment juger alors ce qui est produit naturellement en passant par une main artistique, humaine. Parce que souvenons-nous qu’on n’est pas des sauvages. Il semble donc que les circonstances atténuantes de l’art reposent dans son atténuation même en tant que forme sociale, ou du moins que l’artiste ne puisse avoir seul de pouvoir sur cette forme. Ce qu’on ne lui enlèvera dans aucun cas, c’est son opportunisme puisqu’à chaque fois, par la nature ou le calcul, l’artiste répond à des choix, des alternatives qui le positionnent d’emblée dans un rapport à l’autre. Il est par ailleurs bien connu que Mère-Nature a toujours privilégié la place de l’homme en son sein, pourquoi ne communiquerait-elle pas directement avec lui en faisant de l’artiste un prêtre du panthéisme généralisé ? Bien isolé, l’artiste résiste à touts les intempéries comme d’autres résistent aux virus, bien emmitouflés dans vêtements dont ils ne peuvent plus s’extraire.
    Parce qu’être inspiré, c’est s’isoler, se protéger en se mettant à l’écart. Cela fait-il du collectif quelque chose de négatif, impliquant une relation défavorable à la culture en faveur d’éléments naturels ? Bien sûr que non ! D’un côté la nature, de l’autre, son opportunisme qui le place dans une position sociale, ou dans l’esprit du temps : l’artiste ne peut donc créer seul . Quelles justifications va-t-on chercher pour ce qui est commun à chacun des hommes : le droit de disposer de son corps et de son esprit en accord avec soi et avec son entourage ? En posant la singularité comme solution, on réduit systématiquement le discours à une circularité qui empêche l’émergence d’autres questions.Si l’art naît de résistances et d’obstacles, la liberté doit être comprise comme un surpassement, une contre-violence face à la réalité. Certains verront une origine de la sublimation, ou les bases d’un décollage, celui-là même qui extrait l’artiste à la réalité du sol terrestre. Parce qu’il y a déjà un certain temps que les statistiques sont en faveur de la multiplicité des formes de vie, ici-bas ou ailleurs. Et l’artiste, c’est toujours un peu cet ailleurs, celui qui représente quelque chose alors même qu’il ne fait pas autorité chez lui. On parlera de la force de l’être qui se surpasse ainsi pour construire ou se construire. C’est peut-être son caractère divin, qui en le rendant inaccessible permet de diminuer sa force expansive ! ! Le génie ne peut plus être un colonisateur, il introduit seulement une nouvelle culture. Ce qui est déjà pas mal. Chacun sait d’ailleurs qu’il suffit de le frotter comme il faut pour en tirer parti. Sortir de la lampe, c’est pour lui demander plus d’espace, le droit d’agir sur un espace commun qui lui ouvre la voie du monde et d’autrui. Un artiste doit-il nécessairement avoir ce bel objectif de modification culturelle qu’on lui attribue ? Ne peut-il pas être plus modeste, ou disons pragmatique ?Certains ont donc dit qu’il déborde, tout simplement, que sa nature le contraint à inonder le grand tout. Et c’est cette nature à la fois réceptive et expressive qui lui donne pouvoir et le réduit.

    Parce que certains artistes sont réellement exubérants, réellement débordants, c’est-à-dire reconnaissable à vue. Ah ! la richesse qui vient de l’intérieur ! Celle où que se cache la valeur ajoutée véritable, qui ne sent pas la sueur. Combien aimerait l’avoir ? Et c’est bien trop difficile, même pour un artiste, car l’avoir c’est aussi par ailleurs un peu s’appauvrir. Mais paraît-il que l’art a besoin de personnes qui acceptent de s’appauvrir ainsi. Alors on dit de lui qu’ ” il est un peu artiste “, mais pas plus puisque c’est aussi un être humain avec ses faiblesses. Et c’est cette valeur, qui provoque parfois l’achat, n’est-elle pas le signe du caractère commun de l’artiste (ou des artistes puisqu’ils sont si nombreux) et preuve de l’énorme qualité du public ? ! ! Comprenne ce que l’on veut. Le débordement artistique serait une manière de se retrouver généreusement. Généreusement, c’est-à-dire, refoulant un peu plus loin le retrait constitutif du génie. Car si l’artiste ne peut vivre dans l’opulence, c’est aussi ce qui fait la grandeur de sa liberté. Sa matière, c’est la simplicité, presque le dépouillement. Et de là, son inspiration est une sorte de recueillement. C’est pourquoi le fruit du travail, l’œuvre, est sujet à la religiosité. Puisqu’il est donc admis que l’artiste ne vit ni d’amour ni d’eau fraîche mais bien d’art et de sa propre ” débordante ” créativité, il faut admettre une génération spontanée dont tout un chacun peut bénéficier. Ce dépouillement qui fait de l’artiste un être à part, qui le sort normalement du système des échanges monétaires, est-il réellement une condition de l’art ? L’artiste ne peut-il se socialiser qu’en s’engageant dans un modèle économique qui ne souhaite pas prendre en compte ce qui n’est pas produit à la chaîne ? Parce que l’artiste, le vrai, est libre. Cela signifierait aussi qu’il soit libéral. Peut-il être à la fois le porteur d’un contre-pouvoir face à l’économique et au rationnel et s’adonner au calcul du travail ? Qu’en est-il ? L’artiste fait-il don des objets ou de son expérience par lesquelles l’œuvre n’est qu’un résidu ou un symptôme. C’est dans ce sens résiduel que la résidence vend non de l’échange et du voyage mais un réel effort de présence dans un espace neuf pour lui et qui ne lui appartient, dont il doit en plus utiliser les ressources au plus vite pour justifier de sa présence. Que penser, donc, de l’objet unique et autonome ? Aussi, si la singularité est dans la personne, que dire de l’artiste sans œuvre et donc du statut de l’œuvre dans la reconnaissance de cette singularité ?

    Dire que la valeur de l’art se définit de personne à personne (le goût), c’est l’empêcher encore de s’introduire dans le social (ou l’inverse, une trop grande insertion détruit le sens de l’œuvre). On peut alors évacuer le besoin de l’œuvre tout en posant celui de l’art et donc le fait que l’œuvre ne s’achète pas, mais s’apprécie, rendant impossible toute subsistance des artistes. On insiste donc beaucoup sur le goût. On en parle comme ce qui ne regarde que l’individu en propre. Et on s’entend dire des choses du genre : ” mes goûts ne regardent que moi “. Alors que c’est plutôt, à mon sens, à la personne de regarder ses goûts. C’est peut-être là qu’on trouve l’artiste, enfin. La génération spontanée c’est aussi celle-là : tous les ingrédients sont présents, c’est un certain mélange qui s’opère, comme celui des mouches sur la viande putréfiée.Il faut donc comprendre l’humilité du travail, voire du travail sur soi, se transformer soi-même pour être désigné comme artiste, et être le symbole de cette pensée ” do it yourself “. Mais qu’est le soi lorsqu’il est en devenir ou répondant à des alternatives ? Pour accomplir sa possession en se dépossédant, il faudrait alors se confondre dans des processions bordées de bougies, enjointes de chants d’appels qui produisent leurs propres effets.L’abandon de soi, avec le refus ajouté d’apprécier la petite échelle. L’art est mondialiste, comme ses pères. L’artiste lui, c’est un peu le cuisinier : il épluche les légumes, les fait mijoter sur les fournaises, il les goûte et se brûle parfois ; mais le plat réussi n’est en aucun cas pour lui, et les pourboire non plus. Qu’il retienne donc le vert des poireaux, ce qui devrait lui suffire !

    Sa singularité, son individualité fait son universalité alors même qu’elle fait courir à la société le risque de sa propre dissolution. Le modèle qu’il offre se répand mais reste inimitable. Et pour le cas où, on l’enferme encore, sous prétexte de le conserver. De quoi abreuver un peu plus les contradictions du mythe. Mais l’artiste n’est pas un mythe, c’est tout juste une transfiguration, celle où la forme de l’œuvre ” en-soi ” et ” pour-soi ” déteint sur son créateur. Par ce biais, on obtient une sorte de condensation des caractéristiques qui véhiculent un ensemble de valeurs. Mais ces valeurs sont-elles réellement celles des artistes ? Il peut leur arriver de les affirmer par facilité : il est tentant d’utiliser le sens commun pour ne pas avoir à s’expliquer… Puisque c’est aussi cela qui leur est demandé.

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    1 / 1Créé le 27/08/01 13:12 27/09/02 Créé par GEMY Cédric – et tous ceux qui ne sont ou ne peuvent être cités

     

     

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