Les stratégies fusionnelles

    Il y a des moments propices à la clarification des idées. Parmi ceux-ci on trouve bien évidemment discussions et confrontations qui par l’échange qu’elles constituent ouvrent la voie à des positionnements spécifiques dans les thématiques de cet échange. Je ne suis pas de nature à parler beaucoup. J’ai un esprit beaucoup trop lent qui n’est pas caractérisé par cette vivacité que l’on apprécie tant chez certaines personnes. Le retour en solitaire sur l’objet de la confrontation, un peu comme un criminel qui revient sur les lieux de son acte, permet de renchérir sur certaines notions ou partie de notions, de les repréciser ou d’en découvrir de nouveaux aspects au vu de ce qui a été dit. Aussi, il y a deux choses qui ne peuvent plus rester dans l’ombre. D’abord, la vision de l’artiste et de sa relation avec la/les sociétés sur laquelle il est constamment nécessaire de revenir. Ensuite, et d’une certaine manière en dépendance de ce qui précède, une certaine vision du temps et de sa saisie.Force est de constater qu’une certaine image de l’artiste est ancrée dans l’imaginaire collectif. La question n’est pas de savoir si cette image colle à la réalité : chaque artiste en tant qu’être a droit à la réalisation d’objectifs qui lui sont propres, humainement. Pourtant je ne crois pas à cette mystification courante qui place l’artiste comme l’honnête homme dans la triade du bon, de la brute et du truand. Je ne crois pas en cette évolutionnisme culturel qui le placerait en tête du hit-parade des civilisés, en surhomme ou plutôt super-héros muni de capacités visionnaires, tenant du flash arnaqueur. Le futur sera toujours en parti à l’image de nos implications temporaires dans le présent.
    Le temps des hérosQue faire donc du héros, qui seul contre tous génère les boites noires de demain ? Dans ce cadre là, fait-il mieux que de lancer de nouveaux clichés tout juste plus valables que ceux fournis par Madonna ? Que sont donc devenus nos “Local Heroes” ? Et quel héroïsme devons-nous qualifier ? On l’a vu clairement, celui de la détermination à suivre seul contre tous une voie que l’artiste semble s’être lui-même fixée ? Une voie d’auto-détermination, d’indépendance et d’autonomie. La première est battue en brèche par tous les sociologues et par notre bon Hegel qui nous rappelle que chaque temps a un esprit qui lui est propre dans lequel toutes les choses s’inscrivent. Il est alors vain de vouloir isoler de manière caricaturale un des élément de ce temps. Pourtant, pour l’art, cette pensée est pleine d’implications et permet de donner une force convaincante à l’œuvre. Ici, tout se construit en dehors du social. L’artiste remplace les ascètes d’antan et serait la bonne conscience qu’une culture s’achèterait pour expier ses actes maléfiques. Cette détermination conduit aussi à l’émergence d’un discours dans lequel c’est l’œuvre qui trouve, autant dire crée, son public. Chaque œuvre doit connaître un public idéal qui ne peut en aucun cas lui préexister sous peine d’invalider sa puissance créatrice.Tout est donc parfaitement bouclé pour que l’artiste soit culturellement indépendant. On se demande alors pourquoi tous ces collectifs, dont l’un des premiers objectifs est l’échange de compétences … ? Tout est aussi parfaitement bouclé tant qu’on ne rentre pas sur le terrain économique. On peut donc faire abstraction de beaucoup de choses et se conforter dans la mythologie ambiante, par facilité, par sincérité ou par opportunité. Dans tous les cas, l’autre est présent, lui, indépendamment de l’artiste.Il nous reste alors la vocation. Celle qui nous vient d’un extérieur, mais d’un extérieur inhumain. Cette vocation, soit mystique à la Jeanne d’Arc, soit biologique, ou encore psychologique que certains défendent en terme de décollage dans lequel on pourrait retrouver l’image du preux chevalier. Jeanne s’empare d’un pouvoir qui lui est conféré par un être supérieur qu’elle seule contre tous est capable d’entendre. La voie de la vérité, la voie de l’avenir et du bien dans laquelle la personne est toute impliquée et dont la ferveur ne peut qu’entraîner les autres avec elle dans un mouvement de débordement de type néo-platonicien. La voie de la toute puissance absolue du monde qui nécessitait qu’une fois sa tâche accomplie elle soit sacrifiée à la Jésus-Christ, fils de Dieu, puis consacrée par les siècles et les marches ultra-nationalistes. Est-ce là l’artiste que l’on souhaite ? L’artiste répond-il à un certain mouvement téléologique qui créerait un groupe uni et spécifique autour de chacun de ses travaux et dont la vocation ultime est vouée (sciemment) à l’incompréhension, au mépris ou au martyr qui en ferait la force ou même à sa réutilisation politique posthume ? A sa façon le chevalier s’éprend aussi de secourir les autres durant ses temps d’errance. Enfants et femmes d’abord, surtout si elles sont belles et vertueuses. Les autres n’existent même pas ou représentent le côté obscur de la Force, ce côté qu’il est plus que nécessaire de repousser. Le chevalier se juge pourtant sur ces intentions louables et sur sa retenue, sur ces marques de civilisation absolue qu’on lui impose par ordre magistral et que l’on surveille à l’heure de ce qui pour lui pourrait être une chance. Faut-il donc absolument aller porter gratuitement secours à la princesse Dokumenta symbole même de hiérarchisation pour trouver sa place dans un système auto-proclamé d’autonomie ? Il y a ici une évidente tromperie à vouloir faire admettre une chose et son contraire.L’artiste peut-il aussi être complètement épris par son projet culturel. N’est-il pas non plus un peu épris d’alcool, de drogues ou de femme de basse vertu ? Ou plus généralement, puisque tous ces égarements sont des émanations de son génie, l’artiste est-il l’unique être sur cette planète à n’avoir qu’une seule vie, celle de l’art ? Lancelot n’est lui-même pas entièrement dans sa quête ? Tristan et Iseut ne sont liés autant que par un pacte magique. Sans cela, point de folie monomaniaque extrême. Selon Paul Klee, “l’artiste est homme, il est lui-même nature, morceau de la nature dans l’aire de la nature”, et il sait de quoi il parle. Et il n’en était pas moins artiste d’être enseignant. C’est là qu’il a appris à enrichir, préciser en somme faire progresser plus rationnellement sa pensée de manière à la transmettre. Ses écrits en témoignent. Etre artiste, ce serait donc avoir un travail à temps plein, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Non, bien sûr, car l’aspect artistique d’une vie n’en est qu’une partie, à quoi toutes les autres peuvent concourir certes, mais une partie qui ne peut dévaloriser les autres. Etre artiste, c’est avoir un travail à temps plein, comme un salarié fait ses 35 heures à l’exception que le temps de la création n’est pas le même et n’est pas arrêté à des horaires. Etre artiste, c’est être un travailleur parmi les travailleurs, un homme parmi les hommes. Cela n’empêche en rien l’artiste de participer, comme les autres, à la production d’un monde meilleur, s’il peut en être. Cela peut éventuellement se faire sur le mode dionysiaque, rendre le monde plus artistique, dans une sorte de débordement qui provoquerait le mélange des êtres. Dans ce sens, il est impensable de penser l’œuvre en terme d’objet visant un public. Car ce public voudrait embrasser l’œuvre d’un coup d’œil absolu une sorte de contemplation moderne qui lui enlèverait toute frustration et lui donnerait cette impression de pouvoir absolu sur le monde. L’erreur de l’artiste n’est pas seulement de flatter l’ego de son public mais aussi de reporter sa propre valeur sur un objet qui aura sa propre vie alors qu’il n’est qu’un fragment d’un processus de création plus long, trouvant son expression sur le temps d’une vie. L’œuvre ne peut que rarement aider à découvrir l’artiste qui est derrière, d’abord parce qu’elle n’est qu’un fragment de son art lui-même fragment de son être. Mais aussi parce que la place de l’autre, occupée par le public, n’est pas celle qui lui revient. L’objet d’art ne saurait être le fruit d’une projection palliative à un désir tendant vers un autre. L’autre est d’abord ancré en nous, de manière a priori. Transformer l’autre en public, c’est dire que l’œuvre crée son public (qui est déjà en grande partie préexistant dans le monde de l’art), c’est objectiver l’autre, et même trier dans l’autre et se séparer de lui en le faisant devenir à la fois objet et projet. C’est donc d’abord en soi qu’on va découvrir l’autre et cela intrinsèquement, et l’art est une voie de cette découverte en tant que fait social et culturel voire ensuite communicationnel. Et finalement, arrêtant de se séparer de l’autre, l’artiste n’est plus à la marge du monde, dans une tour panoptique inébranlable, mais en son sein même. Que reste-t-il donc du héros tant vanté ? Surtout lorsqu’il n’en peut plus de se retenir et qu’il doivent passer à l’acte en s’externalisant dans une volonté séparée, celle d’un autre ? Guenièvre était surtout la femme d’Arthur. On le voit clairement : à deux on est un couple, à trois la famille s’agrandit ou la concurrence apparaît et avec elle la société. Car finalement si le don est une composante essentielle de toute relation, le partage est encore en amont. Et il n’est pas peut de dire que l’artiste est partagé entre diverses ambitions. C’est dur d’être un héros car Dieu le père nous enseigne avant tout l’humilité ce que ne nous enseigne pas la nature dont nous sommes fait et partie. Vendredi, seul sur son île cherche l’altérité qu’il n’a pas. Dire que l’artiste agit de la sorte, et que l’œuvre est l’objet sur lequel se porte le transfert de ce désir, est à la fois trop et trop peu.Mais l’artiste n’est pas réellement dans une confrontation : il appartient au monde de l’art, monde convaincu par certaines idées à la fois bien ficelées et pour certaines parfaitement identifiables, mais aussi avec suffisamment de discours pour qu’on puisse toujours s’y retrouver. Trouver son public, c’est y trouver un assemblage qui tient debout et on sait qu’à notre époque les prothèses sont nombreuses. Trouver son public, c’est trouver des ambitions (qui vont en fait toutes dans le même sens), dans toutes les acceptions du terme, mais des ambitions limitées à un public convaincu d’avance non pas au sujet de la qualité, mais de l’appartenance au groupe. Cette appartenance s’exprime dans l’ostentation, dans l’exposition qui est un des moyens d’autonomiser l’art. En s’éloignant un peu, la contrainte n’est bien sûr plus du tout la même. Mais pour autonomiser réellement, il faudrait autopsier, c’est-à-dire y rechercher des traces étrangères. Paradoxe, certes mais qu’il s’agit de construire. De nouvelles confrontations et contraintes y sont mises à jour profondément pour chacun. Car il s’agit de confrontations d’esprits aux volontés très différentes, et l’artiste n’y est qu’un maillon dans une chaîne qui s’ouvre alors. Ce maillon peut suivre le mouvement et par moment se bloquer et contraindre les autres en partie. Ainsi, ce n’est pas la relation qui compte, mais la translation qui est une sorte de travestissement de certaines données initiales au vue de certains critères. Cela peut avoir une importance capitale car comme le dit Schaeffer “le mode de présentation est la métaphore expressive d’une vision du monde”. L’exposition est cette vision où l’art est en dehors, charge aux autres d’y rentrer, ou plutôt de répondre à une invitation poliment faite. C’est surtout un moment largement défini comme une opportunité : pour l’artiste, mais aussi pour son public.
    Les perspectives occasionnellesLe problème avec l’opportunité, c’est qu’elle est souvent entendue comme simultanéité d’intérêts permettant une progressions, une reconnaissance avec de nombreuses implications le plus souvent financières. L’opportunité est un moment que chacun pourra reconnaître comme offrant une avancée positive et socialement reconnue. Je préfère donc le terme d’occasion. L’occasion, c’est sentir une coïncidence d’intérêts, mais c’est aussi reprendre quelque chose après quelqu’un d’autre, pour continuer, étendre ou modifier un usage. Elle n’appartient pas à une personne en propre et elle ne concerne pas nécessairement quelque chose qui est recherché par une volonté. Lorsqu’il s’agit d’un objet, l’occasion peut-être bonne ou mauvaise, ce qui n’est pas le cas de l’opportunité qui est toujours bonne. Là où l’opportunité fait souvent œuvre à la suite d’une préparation spécifique, l’occasion reste le plus souvent dans l’ordre du ressenti, elle est éminemment subjective et seule la subjectivité est à même de servir de lien entre les occasions différentes. Jankékévitch y voit une prédisposition volontaire qui permet le moment voulu une mise à l’épreuve par l’autre et par soi. On peut se créer sa propre opportunité mais pas sa propre occasion. Dans ce sens, la première peut être reproduite, répétée, en fin de compte perfectible. C’est le cas de certains type d’œuvre et d’un droit inaliénable de l’artiste. L’occasion est imprévisible et irréversible. Elle implique un choix lourd car elle est unique. Mais parce qu’elle est unique, elle permet à l’être de se diversifier et de devenir lui-même quelque chose d’unique.Il y a donc des différences importantes entre les deux termes. Tous les deux partent de l’idée que sans autrui il n’y a pas de possible. Dans le cas de l’opportunité, l’autre est d’abord un instrument. Dans le cas de l’occasion, l’autre est une construction a priori, ni un sujet, ni un objet. L’autre est une évidence et je suis pour l’autre cette même évidence. En appliquant cela à l’art, on pourrait dire que l’exposition est une opportunité. L’œuvre, certes fabriquée avec l’idée d’un public, est autonome de ce public et que personne ne vienne la voir, elle n’en existera pas moins. Et “instaurer un monde sans autrui, (…) c’est éviter le détournement, c’est séparer le désir de son objet, (…) pour le ramener à une œuvre pure” [Deleuze, p.369]. Voilà donc un grave problème difficile à résoudre puisque rien ne tend à vouloir modifier cet état de fait. Ainsi, la pensée de l’occasion doit conduire à une humilité sereine puisque tout se que nous faisons est toujours de seconde main. Elle doit conduire à une réceptivité, une sorte d’hospitalité non pas nécessairement matérielle, mais un accueil de l’imprévisible voire de ce qui n’est pas souhaitable : l’autre étant une évidence il s’agit de s’ouvrir à lui plutôt que de le poser ou de le fixer. L’occasion est plutôt une fixation du temps que de l’autre. Car un travail est une sorte de résistance à l’oubli. D’abord parce qu’on développe sur un temps plus ou moins long une idée, une impression. Résistance encore lorsqu’un objet en sort puisque celui-ci perdurera et avec lui son sens même peut-être, c’est d’ailleurs l’objectif de nos musées. On sait pourtant comment avec l’avènement de la mécanisation (et encore plus avec le divin Internet) la résistance au temps est devenue obsolète ou plutôt synonyme de passage d’un présent plutôt que son maintien. L’art et les artistes y échapperaient-ils donc ? Peut-être pas tant que ça. Comme tous ils passent d’un objet à un autre, se jugent à la longueur de leur CV. L’artiste se juge à l’utilisation opportune qu’il fait de son temps et par conséquent de celui des autres. Mais la résistance de l’occasion est toute autre. C’est celle d’un vouloir qui attend son heure, son objet ou son devenir; c’est celle qui tend à faire apparaître cet objet suite à une longue préparation qui ne peut se décompter. Car est-il juste d’affirmer qu’un enfant né en quelques dizaines de minutes vaut plus qu’un autre né en quelques heures. Ainsi la nature a prévu une marge de gestation suffisamment ample pour convenir à de nombreuses situations. Aussi ne faut-il pas mettre tous les œufs dans le même panier. Le système de sélection dépendant de tous ces états de faits induisent un système de concurrence malsain puisqu’hypocrite. Les artistes ont une place qu’ils doivent se partager. Et cette pensée n’est pas sans nous rappeler à la maîtrise du monde par la pensée capitaliste s’imposant à tous dans l’intérêt de quelques uns. D’abord parce qu’un ensemble d’intermédiaires viennent se placer entre l’artiste et l’autre (l’objet d’art est le premier sur le banc des accusés, objet qui de plus entre dans le domaine patrimonial). La médiation provoquera toujours une hiérarchisation, une spécialisation, voire un contrôle, refermant l’étau de la concurrence à des règles fixées. Il faudra un jour m’expliquer pourquoi notre bon artiste tel qu’il est généralement admis avec son œuvre unique, représentation d’une forme pressentie et jusqu’alors inexistante, doive être exhiber alors qu’elle ne trouve son origine que dans l’être créateur. Faut-il en croire la vision de l’artiste est suffisamment forte pour intéresser tout le monde ? Faut-il encore chercher en l’autre une valeur qui se justifie par soi. Admettre que l’autre doive reconnaître la valeur d’un objet, c’est aussi admettre qu’il y trouve la réalisation de son propre désir. Cela enlève par conséquent la force exceptionnelle de la vision artistique : l’artiste est seulement celui qui a exécuter quelque chose de partagé. Il nous faudrait alors réfléchir sur la racine même de ses désirs partagés. Nous ferions mieux de trouver un peu de modestie en nous à la manière du sage oriental : il recherche la force de la banalité et se place dans la réserve du monde, se fait discret, ne revendique pas sa place. Son silence laisse les choses advenir alors que les affirmer les fait fuir. Cette position laisse une grande place à cet autre essentiel. Les choses se passent, sont perçues comme un processus collectif. Dans un monde culturel vivrier, tout le monde est artiste à sa façon. Cela ne signifie pas que tout le monde fait des œuvres mais que tout le monde participe à la représentation de ce monde et fait oeuvre.Retrouver l’autre, c’est retourner à une économie de marché, cette économie dans laquelle le producteur est en contacte directe avec son “client”, c’est retourner à une culture quasi vivrière de l’art qui n’a besoin ni de centrale d’achat, ni d’exportation. L’échange, l’authentique, est à sa porte et au lieu de regarder par la serrure, il faut l’ouvrir. Ou plutôt le partage, ce à quoi chacun prend part. L’art aurait des exigences d’Histoire, mais les grands banquets de l’Histoire existeraient-ils sans un pain quotidien ? La recherche d’une certaine noblesse de l’art s’apparente à la mentalité de l’esclave qui se réjouit de la place qu’on lui assigne et le place sous une dépendance affirmée dans le temps et l’espace. L’autre n’est accepté que lorsque la réutilisation de signes extérieurs est affirmée voire revendiquée. Utiliser sa dépendance envers l’autre pour assimiler sa force et non l’utiliser, voilà qui nous sort radicalement de la dépendance. Dans ce sens tout travail artistique est une gigantesque in-citation et non pas une publicité à la gloire de son père.L’autre est par nature un enrichissement et d’une certaine façon une extension de moi autonome et réciproque. On peut donc en dire que “je est un autre” mais aussi que l’autre est un je (voire un jeu) et plus que cela, l’autre c’est moi en puissance. Aussi, lorsque je fais quelque chose pour l’autre, ce pour-l’autre se lève en moi, et cet autre avec. Et c’est cet autre qu’il s’agit de rencontrer. Ces personnages inhabituels et non pas ces têtes bien connues. Lorsque les ambitions vont strictement dans le même sens, il n’y a pas d’altérité et c’est le problème de l’art habituel avec son public habituel. L’autre c’est donc un tiers, ce tiers permettant une socialisation et une personnalisation plus forte à la fois, car pour comprendre l’autre, il faut un terme de comparaison. Et cette troisième voie qui l’élève, c’est la bonne. Car sans humilité, je ne suis pas un bon terme de comparaison. Je suis trop complexe pour moi-même : je suis une multitude de coïncidences, d’occasions et de désirs et toute nouvelle relation avec un tiers m’oblige à piocher de nouvelles recrues en moi. C’est le sens même de l’épreuve du regard : Le trou de la serrure me découvre un monde, celui de l’objectivation de mes désirs, mais représente aussi le piège qui me rend objectivable.
    Et pour éviter cela, évitons de croire en l’objectivation du monde, d’un monde intérieur qui s’exprimerait par une œuvre. Il est indéniable qu’un mode de pensée est dépendant des moyens qui le composent. Et si l’art est aussi intention alors qu’il le soit et profondément et superficiellement. “Il y a là un parasite qui semble vouloir jouer le rôle d’un fou” [Thomas More]. Voilà où nous en sommes et voilà ce qu’il est nécessaire de changer. Car si l’art doit être contagieux, cette contagion doit venir de l’intérieur, astreignant à une absence de distance parfois étouffante. Mais n’est-ce pas là le risque même du virus, celui que de se perdre définitivement dans son hôte avec lequel sa nature lui demande de fusionner. Au risque d’en rester un jour à produire un art pour les artistes. Il faut donc sortir d’un territoire gardé dans lequel les artistes peuvent s’exprimer sur tout, mais où rien d’autre ne peut s’exprimer sur l’art. La porte ouverte au tiers est une voie participative qui transforme aussi les buts de l’artiste. Mais les questions qui resteraient à soulever seraient enfin d’un ordre plus radical. Faut-il croire en effet que l’artiste puisse être un but en soi ? Et comment est-il possible d’imaginer une unité de la personne ? C’est donc là que je me situe enfin dans la multiplicité des attitudes adoptées. Répondre à n’est pas seulement répondre expressément à une demande, c’est l’interpréter et c’est surtout saisir un nouveau point de vue à partir de plusieurs choses préexistantes dont ma situation, la situation de la demande ainsi que la situation de sa source. Ces occasions évitent un certain type d’enlisement et permettent de sortir d’une certaine circularité : elles représentent des tangentes ou des forces entre lesquelles chaque électron libre doit naviguer. Il s’agit de faire advenir des situations dans la banalité, en adoptant une politique de discrétion, j’ai déjà dit plus haut d’humilité afin de faire émerger de nouveaux mondes partagés. Peut-être n’est-ce pas là une position artistique, mais qu’importe c’est lorsque tout le monde est d’accord qu’il n’y a plus rien à dire.
    Les stratégies fusionnelles
    Page 5 sur 1Cédric GEMY (v. Simon Artignan) et tous ceux qui ne sont ou ne peuvent être cités

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