S. Coleman : les idées appartiennent à tous

    Il n’est pas rare d’entendre des arguments du genre : “tout travail mérite salaire”. Un problème surgit lorsqu’une activité n’est pas nécessairement considéré comme un travail. Cette perception peut-être due soit au fait qu’il n’y a pas de visibilité sur la quantité d’effort fourni, en terme de temps (pas d’horaire fixe) ou en terme de compétence (je dessine, tu dessines, nous dessinons, vous dessinez…).

    Cependant lorsque votre vie consiste à produire du contenu non nécessaire à la vie. On voit bien que la charge du nécessaire diminue dans nos dépenses mensuelles : j’exclue bien sûr là-dedans, les téléphones, les voitures… parce qu’on peut réellement vivre sans. Finalement, même si l’industrie a réussi à faire considéré comme travail la création et production d’un bon nombre de produits inutiles, il y a des secteurs où la tension est plus forte. La musique, par exemple, n’a pas besoin de l’industrie musicale pour exister. Les auteurs d’écrits, autre exemple, n’ont pas besoin d’éditeurs pour écrire, éventuellement pour être plus visible.

    Dans les deux cas, les artistes doivent choisir ce qui peut être réalisé à partir de leurs oeuvres. En art comme ailleurs, on est toujours fils de son temps. La créativité d’un artiste est donc en général limitée, ou contextualisée diminuant de fait l’originalité propre de son apport, sans pourtant en réduire la valeur symbolique. On a tendance à entendre ici et là qu’il faut protéger les droits des auteurs. Mais contre qui ? Il est étonnant de voir que le droit d’auteur qui a principalement visé à renforcé le droit des auteurs face aux éditeurs (les industriels, david contre goliath) est maintenant le faire de lance des éditeurs qui affirment protéger les auteurs.

    Dans le logiciel libre, nous sommes depuis longtemps parti par un autre chemin et je suis toujours heureux de voir que cette voie peut aussi partagée par d’autres, et pas des moindres comme par exemple Steve Coleman.

    For the most part commercial development has inhibited growth by introducing concepts of ownership, exclusive or restrictive ideas, and the concept of paying for information which in many cases is available for free elsewhere

    Bref, gratuit ou pas, la mise en accès a au moins l’avantage d’instituer le fait que l’argent ne doit pas être une limite à la diffusion du savoir et de la création. Il y a donc un compromis à trouver entre le profit privé et le bien public :

    Giving some ideas and music away does not mean that all needs to be given away for free. (…) Overall I manage to make a living.

    Evidemment, tous les artistes ne sont pas dans cette situation favorable. Mais comme l’affirme Coleman, en faisant cela, on remet l’essentiel au centre : la musique, le concert, les rencontres et on dissocie la musique de son aspect industriel.Cela me semble valoir le coup d’être rappelé.

    à lire : http://www.m-base.com/give_away.html

    Définir l’art sans licencier les artistes

      Une participation récente à un débat sur l’art et le libre poursuivi d’une discusion régulière avec une chère amie me fait ressentir le besoin de repasser à la définition d’un mot dont l’utilisation se veut croissante, au point de ne parfois plus rien signifier et éventuellement revoir ce que nous avons déjà exprimé à ce sujet. Je veux parler ici du mot art et de son corrélat artiste.

      l’art commun

      En effet, depuis peu, tout est art et tout le monde est artiste. Et il me semble que le débat sur la propriété intellectuelle dont les amateurs de logiciels libres sont friands, prend trop peu en compte la spécificité de l’art, ou plutôt les différentes façons comprendre ce qu’il est.

      Pris dans un sens presque quotidien, on parlera d’art pour tout ce qui a trait à :

      • une pratique poussée au maximum, lui donnant un caractère exceptionnel : “ahh, ce surfeur est un artiste !!”
      • une pratique issue d’une pratique d’un art reconnu : musique, peinture…
      • on dira même “l’art et la manière”, confondant d’une certaine façon l’art avec le style, soit une variation qualitative de pratique dans une contexte donné
      • quelque chose qui est joli ou design comme un meuble IKEA, parce qu’il y a une recherche de plaisir graphique
      • quelque chose qui est moche, parce qu’à part un artiste tordu qui en voudrait ?

      La confusion vient certainement de la spécialisation dans laquelle les artistes se sont inscrits progressivement, employant des termes aussi fondamentaux dans un sens dérivés du sens commun. En regardant l’étymologie comme on le fait souvent, art définira tout ce qui n’est pas naturel. Mais dans ce cas, qu’est-ce qui différencie l’artefact de l’oeuvre d’art ?

      L’art sui generis

      Mais qu’est-ce qui différencie qu’une merde d’artiste soit une oeuvre d’art, et que ma propre n’en soit pas (si si j’ai vérifié sous huissier, sur la tête de ma mère) ? La question semble idiote mais s’en trouve bien centrale. Ce n’est pas (seulement) ce qui est produit qui défini l’art. Ce n’est non plus parce qu’il y a recherche créative que le mot art devrait être accolé systématiquement. L’art a même travaillé à son effacement dans les pratiques éphèméres dès les années 1950 et peut-être même 20.

      Risquons la simplification à l’extrême :

      Comme la charcuterie est l'oeuvre du charcutier
      L'art est l'oeuvre de l'artiste

      et maintenant :

      Comme est charcutier celui qui fait de la charcuterie
      Est artiste celui qui fait de l'art (pas du lard, merci)

      Qu’est-ce à dire ? l’art c’est comme la charcuterie, pas la boucherie. Le charcutier s’occupe de porc, pas de boeuf ni de cheval ou d’oie. Le métier se définit par la matière premiere (origine animale, mais on a la même chose avec les de nombreux métiers) et l’objectif (faire des produits alimentaires). Peut prétendre à être artiste celui dont l’art est la métière première. L’art est une discipline en soi et pour soi, comme la musique en est une, comme la peinture en est une… l’art peut s’exprimer par de la musique, mais toute musique, même de très bonne qualité, n’est pas art. Il y a, au-delà des problèmes de goût et de qualité, un problème d’intentionnalité et de démonstration de cette intentionnalité.

      Fait donc art, l’oeuvre qui se pose comme exprimant son appartenance à la tradition de l’art et revendiquant d’abriter en son sein une forme de représentation de cette appartenance. L’expression de l’art, l’oeuvre, ne saurait donc en général être liée à une pratique particulière, mais devra varier selon les besoins intrinséques nécessitant l’expression de cette appartenance selon le contexte de cette expression. Il y a, dans la pratique de l’artiste, une position epistémologique indéniable qui lui donne se caractère si particulier. Le produit de travail de l’artiste est oeuvre d’art, parce que l’artefact, est un produit fini, il est fait. l’art, lui, n’est jamais fait. L’oeuvre reste toujours à l’oeuvre et elle n’est en elle-même qu’un passage dans l’espace et le voyage epistémologique de l’artiste.

      Que l’oeuvre, ou l’artiste, soient reconnus, il s’agit là d’une autre discussion. Et les circuits de validation restent tortueux.

      L’art sans jugement

      Ce qui est surprenant, c’est que le sens commun refuse cette acception mais aussi toute l’évolution de l’art qui y conduit. L’artiste est apparu de sa séparation du monde de l’artisanat en revendiquant une science de l’art et la participation de l’artiste à l’avancée des connaissances et de l’abstraction (perspective) et éventuellement par le refus de se limiter à une seule pratique (Leonard de vinci ou Michel-Ange étaient peintre, sculpteur, dessinateurs, poetes, chercheurs…).

      Parler du musicien qui gratte sa guitare (moi) comme d’un artiste exprime un refus de cette évolution : elle enferme à nouveau la personne dans sa pratique et en réduit la liberté d’expression à un simple moyen clos. Pour échapper à cette réduction, on tente le jeu du mélange des arts : son(musique)+video, danse+orchestre, danse+video, théâtre+musique…tout y passe, mais tout a déjà été fait. La danse+orchestre, cela s’appelait le ballet. Le son+video cela s’appelait l’opéra… Avec juste des technologies différentes.

      Il est souvent amusant de voir dans un musée s’extasier les visiteurs devant de jolies toiles du XVI° ou XVII° représentant des scènes mythologiques ou des bouquets floraux. Et d’entendre dire “au moins à l’époque, ils représentaient vraiement les choses, et ils savaient y faire”. Alors même que la composition du tableau est imprégnées de code représentatifs et symboliques qui nous devenus difficiles car éloignées. Que signifie telles fleurs ici ? ou encore telle personne qui porte une tête dans un plat ? Ces artistes là aussi étaient à la recherche d’une expression derrière les apparences, et il reste étonnant que les spectateurs dénigrent justement les formes d’art qui montrent de façon brute la réalité plastique à ceux qui justifie de la chercher. L’art sans jugement, n’est pas un art sans avis, c’est un art dont l’appréciation n’est plus justifiée, c’est un art qui se passe des mots, comme si l’art n’était que pure sensation, que pure technique, ou pure esthétisme.

      Si cela n’enlève rien aux innovations et au travail des praticiens actuels, le signe des temps est que la définition de l’art pourrait perdre son fondement, et que l’aura dans lequel il a baigné et qui a fait qu’il a été si attractif va peut-être finir par le noyer. De toutes façons, Nietsche avait déjà dit que l’art était mort, alors que faisons nous ?

      Prise de recul et prise de distance

        De un précédent billet, nous avons vanté la nécessité de s’immerger pour pouvoir prendre un recul salvateur. On pourrait imaginer que que la prise de recul implique la mise à distance. Nous n’irons pas jusque là, au contraire. Nous allons tenter ici de discuter de possibilité de travail à distance, en particulier en création ou en formation. Partons de postulats tout simples qui peuvent être discutables mais nous servirons d’approche :

        • la formation est la forme la plus essentielle et la plus répandue de collaboration
        • la création est une forme essentielle de l’individualisme

        La formation comme forme de collaboration

        Former quelqu’un c’est voir avec lui ce qu’il souhaite ou doit apprendre et mettre en place des dispositifs qui permettront à cette personne d’avancer sur la voie de la connaissance et de la compréhension. Un formateur seul n’a aucun sens (le pauvre s’ennuierai), un apprenant seul n’est pas apprenant, au mieux auto-apprenant, ou expérimentant. Mais expérimenter n’est pas apprendre même si l’expérimentation peut être une forme d’apprentissage.

        Former quelqu’un c’est transmettre des connaissances (savoir, savoir-faire, savoir-être…) que la personne pourra réutiliser par la suite de façon indépendante et autonome. D’où, le rôle de l’éducation et de l’instruction dans la pensée de la liberté. Ces connaissances sont le fruit d’autres personnes antérieures qui sont choisies, organisées par le formateur dans le vu de remplir les objectifs de l’acte de formation.

        De là on peut donc conclure qu’on a donc deux formes de collaborations fondamentale dans la formation :

        • une collaboration synchrone durant l’acte de formation proprement dite (modèle maitre-élève, modèle école…)
        • une collaboration diachronique relative à la construction du contenu qui a parfois pu prendre des siècles avant d’être formalisé, comme par exemple un simple 1+0=0 (et non pas 10 !).

         La création comme forme d’individualisation

        De son côté, le travail de l’artiste est souvent présenté comme un travail solitaire (même si un artiste n’est jamais seul en particulier dans les oeuvres de collaboration ou collective, mais ne confondons pas individualisme et solipsisme). La figure du génie, et l’élaboration du droit d’auteur à la française qui en découle sont des formalisation culturelles et légale de cette représentation. L’artiste est d’ailleurs en “avance sur son temps”, “à l’avant-garde”. Ceux qui ne le serait pas son classifiés de réactionnaires.

        Il y a bien sûr des formes d’art collective (cinéma, musique orchestral…) mais dans ces cas, les différents auteurs deviennent presque tous des figurants au profit de maîtres (chef d’orchestre, soliste, réalisateur, premier rôle) qui sont mis en avant faisant oublié l’aspect collectif du travail. Le chef d’orchestre est d’ailleurs une forme récente de focalisation et Mendelssohn en avait payé le prix fort dans sa jeunesse. Avant de la musique, des musiciens, pas de chef. On retrouve d’ailleurs ce problème chez les personnes qui apprennent la mise en page et qui ont du mal à se représenter que réaliser la mise en page d’un livre c’est en préparer la reproductibilité, c’est donc travailler, de façon plus ou moins directe, avec le soucis de l’imprimeur.

        Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur le caractère social de la création, nous en avons longuement parlé. En revanche la problèmatique de la formation va retenir notre attention, en particulier dans la formation aux métiers de la création. Bref, comment collaborer avec des gens qui pensent savoir mieux parce qu’ils sont uniques, comment former quelqu’un qui souhaite développer sa spécificité individuelle ?

        Pedagogia proxima

        La plupart des pédagogies moderne mettent l’accent sur l’attention que le formateur doit apporter aux problématiques de l’apprenant. Bref conduire au point souhaité, sans a priori sans chemin tracé.  Une sorte de laisser-aller accompagné bienvaillant. Dans ces modèles la présence simultané des deux partenaires est une constituante importante au moins sur une bonne partie de l’action de formation. Car dans la plupart de ces modèles, pas de travail à la maison…tout se passe dans le relationnel. C’est d’ailleurs leur pari : ne pas penser en terme de transfert de connaissance (contenu+ingénierie), mais de représentation. (Nous avons vu dans notre billet précédent, la nécessité de ne pas partir du principe qu’une monstration de groupe suffirait, car la distance praxéique ne facilite pas la compréhension : il faut montrer sur le support même que l’apprenant développe, sa copie projetée n’est pas interprétée de la même façon).

        La formation à distance, d’une certaine façon, prend le contre-pied de ces méthodes : on dispose d’un contenu, on développe une plate-forme ou des moyens techniques qui donnent accès à ce contenu et on organise éventuellement la gestion délocalisée du groupe. Impossible de mettre le doigt sur l’écran de l’apprenant pour lui dire : “c’est là“.

        A mon sens, et au vu de mon vécu, les personnes formées réclament trop souvent le “support” de formation. Certaines sont même irritées lorsqu’on ne leur donne pas, ou pas en début de formation. Lorsqu’on ne donne pas de support, l’impression de ne pas avoir suivi uen vraie formation prend le pas alors qu’un support de formationn ‘est qu’en général qu’un résumé qui ne vaut en rien n’importe quel livre du commerce (même si le point de vue est différent). Lorsqu’on le donne en début de formation, une bonne partie des stagiaires, le feuillette à longueur de temps à la recherche de la perle rare, alors qu’ils feraient mieux de profiter de la compétence de la personne enseignante.

        Je pense que ce comportement est un signe majeure du refus d’apprécier la qualité en l’humain qui semble se répandre. Une fois encore ce n’est pas le support qui est compétent, mais celui qui transmet (du moins on l’espère) et la force de la formation est de faire profiter de cette interaction entre l’apprenant et l’enseignant. Face à cela, un contenu, qu’il soit textuel ou video ou autre, peut servir de ressource mais va vite ce trouver limiter dans son aspiration à l’augmentation de compétences. Le tout étant de en pas confondre compétence et savoir. Et malheureusement les formations à distances ne sont souvent que des mises à diposition de ressources unidirectionnel, autour desquelles les échanges sont rares ou mal organisées alors qu’en l’absence de tous une attention particulière devrait y être portée.

        S’intéresser aux vraies choses

        D’une certaine façon, ce qu’il faut c’est porter son intérêt à ce qui est le plus important. Suite à un article déposé il y a peu sur les tentatives de créer une dynamique de professionnalisation du graphisme libre, la plupart des commentaires se sont focalisés sur les logiciels alors que l’article parler de la transmission des compétences verticales (enseignement) et horizontales (collègues-concurrents). Une fois encore, la preuve est que l’attention n’est pas portée aux personnes mais au moyen. Dans ce contexte, le logiciel se trouve être immanquablement soit la source du professionnalisme (j’ai ce logiciel donc je suis pro), soit de son amateurisme (j’ai un logiciel pas sérieux parce que ce n’est pas le même que les pros). On voit bien que s. les deux se reflètent et que cela rend tout changement compliqué.

        Aussi pour un créatif, l’identification a l’outil peut être soit un bien, soit un mal. Dans sa pratique solitaire, il a besoin de se raccrocher à une vérité et le moyen de production est la vérité propre de l’artiste (Cf Lessing). Maintenant, il va être un bien si la connaissance de l’outil sera telle qu’elle permettra un dépassement des capacités et de l’outil et de l’utilisateur. Sera un mal, si l’outil s’impose comme une contrainte voulue (je suis créatif avec tel logiciel parce que je met facilement des ombres portées) ou perçue (je n’arrive pas à faire ce que je voudrai). Dans ces derniers cas, le décalage tient dans la relation que l’artiste entretien entre lui, son idée et le potentiel du logiciel (ou son potentiel à l’exploiter). Ces décalages produisent une sorte de frustration qui ne peut être pour la personne qui a une vision homogène de son outil de production et qui en acquiert un contrôle raisonné, en exploite les failles…

        Ainsi le créatif, dans sa solitude, pourra se retrouver à s’auto-déployer, ou à se restreindre. Ce sont souvent les capacités, gouts ou ambitions personnelles qui font la différence sur ces points. Les regroupements divers (associations, collectifs…) peuvent aider à passer des caps, à se renouveller car on ne créer jamais seul. Créer c’est s’inscrire dans une histoire, dans des demandes, dans des groupes, ou encore dans des potentiels technologiques qui sont datés. Mais ces regroupements, parmi lesquels on pourrait mettre l’essor actuel des fablab) marquent aussi la difficulté de l’individu à s’exposer lui-même et à s’imposer des innovations sans reconnaissance. Ces regroupements servent à la fois de partage de connaissance, d’espace d’apprentissage et de transmission, autant que de recherche à faible échelle, que validation d’être dans un mouvement, pas hors du monde et de pouvoir ainsi y trouver une place.

        Donc non, le créatif n’est pas isolé, le génie n’existe pas au sens d’être unique lié d’un potentiel divin. Il n’y a que des personnes qui représentent au mieux leur époque ou leur contre-époque. Il reste certainement au graphisme libre à trouver ces personnes qui pourront le représenter et lui donner ces lettres de noblesse. Il reste aux créatifs de ne pas oublier la dimension sociale de leurs outils et de leur pratique.

        le retour des auteurs

          Les infos fusent en ce moment sur l’évolution de l’offre de l’édition numérique. Entre l’HADOPI qui s’auto-complimente et les éditeurs de livres qui n’arrivent pas à mettre le pied à l’étrier, il est flagrant d’observer un décalage fondamental.

          Pourtant comme le MP3 ou le MP4 sont rentrés dans les moeurs, pourquoi les livres électroniques ne connaitraient-ils pas un succès ?
          D’abord le livre véhicule une image particulière : luxe, culture du à la fois à son histoire mais aussi aux changements qu’il a permis au sein de nos sociétés. Sans l’évolution des techniques d’impressions et de méthodes d’édition qui ont suivies, nos sociétés ne se seraient jamais développées de la même façon car le livre est une part importante de la formation et de l’auto-formation essentielle au développement de l’activité économique.
          Le livre, même, possède un caractère presque religieux : le livre c’est la Bible, le Coran, bref, de Saints Ecritures, comme on dit. Pas étonnant, donc que les éditeurs aient du mal à passer le cap du changement de support pour le texte.
          Ces éditeurs même ont du mal à être clairs : dans un sens ils nous disent que ce qu’achète un lecteur c’est le contenu, non le livre et dans le même temps, tout est fait pour brider l’utilisateur. Nous reviendrons sur ce point.
          Cependant, avec l’essor des tablettes numériques (plus légères et maniables que des ordinateurs) et des smartphones, voilà que l’édition électronique fait un bon aux Etats-Unis et que les éditeurs français se disent maintenant qu’il faut suivre. Bref, cela fait 10 ans que les changements sont en marche, mais on attend le dernier moment pour s’investir dans la direction. Au final, on aboutit à une sorte de précipation qui risque d’être dommageable à toute la chaîne, de l’auteur au lecteur.
          Cette chaîne, dans les accords actuels, se caractérise par une main mise des vendeurs sur le contenu. Bref, on tente de faire avec les livres ce qui n’a surtout pas marché avec la musique : formats fermés, protection contre la copie… et qui ont fait que les acheteurs en avaient assez.
          Reprenons la chaîne à partir de l’auteur. Le chiffre d’affaire de l’édition est de l’ordre de 3 milliard d’euros en France en 2010 pour 465 millions d’exemplaires vendus sur 600 000 titres dont 67 000 nouveaux. De ceux-ci, les 10 000 titres les plus vendus représente plus de 50% du chiffre d’affaire. La plupart des livres sont donc vendus à de très faibles quantité. La grande majorité des auteurs a donc beaucoup de mal à obtenir un revenu suffisant de la vente pour arriver à continuer la production de ressources.
          Les éditeurs eux-mêmes voient les ventes diminuer. L’augmentation lente de la vente électronique est loin de pallier la baisse. La solution trouvée jusqu’ici est d’augmenter le nombre de titres disponibles pour bénéficier de l’effet nouveauté. La première de cette stratégie tient dans le fait qu’elle épuise les équipes de production (auteur, relecteur, maquettiste), au détriment de la qualité et donc du lecteur (produire plus vite donc moins de temps par ouvrage, pas d’amélioration d’un texte, mais on le refait complétement). Le fait est que le temps passer à la lecture de documents longs diminue, au profit de lecture en diagonal (news sur le web, tweets…). Un français sur 2 n’a pas acheté de livre en 2010. parmi ceux-ci, 25% sont des poches, et romans+livres pratiques+scolaires représentent presque 65% des ventes. Bref, les lecteurs adultes semblent plus enclins à la lecture loisir, reléguant l’apprentissage aux enfants, ce qui limite d’autant la vente de livres qui se veulent “intelligents” ou qui sont le résultats d’innovation réelles (pas que la littérature ne puisse pas innover bien sûr !).
          Il est coutume de dire que les imprimeurs vont y perdre. Cela n’est pas nécessairement le cas. Le développement de l’impression à la demande engendre un nouveau type de service qui pourrait compenser certaines pertes dans les secteurs traditionnels du livre édité.

          Finallement, il nous reste les diffuseurs et distributeurs. Chez les distributeurs physiques de grande échelle, les rayons livres se réduisent peu à peu, focalisant toujours plus sur des grands titres. Dans le même temps, les petites librairies n’arrivent plus à suivre malgré les efforts consentis. Reste donc que les grands distributeurs qui avaient une part importante du marché sont ceux qui peuvent maintenant prendre en charge la vente électronique. Amazon, FNAC et autres vont donc se partager le nouveau marché des livres électroniques en particulier avec la mise sur le marché de matériel de lectures spécifiques. A l’heure actuel, le livre électronique reste en France très cher : en général le même prix que le livre papier alors même que ces coûts de production sont bien moindres, l’investissement quasi nul (les auteurs sont payés sur les ventes souvent 1 an après, pas de frais d’impression ni de diffusion, ne reste à payer que le staff de l’éditeur et la mise en page). Cela à l’avantage de ne pas sonner le glas du livre papier trop vite mais il semble aussi tout à fait anormal de ne pas calculer le prix d’un produit en fonction de son coût de fabrication. Les droits d’auteurs ne sont pas plus élevés, la marge augmente donc seulement pour les éditeurs et les distributeurs.
          A en juger par les récents accords signés entre ces derniers, il semblerait que les éditeurs aient mal négociés leur tournant technologique et se soient laisser dicter les termes du contrat : dans un cas Amazon prend 30% du prix de vente soit environ 5 fois plus que l’auteur qui oscille entre 5 et 15% alors même que c’est l’auteur qui passe le plus de temps à produire le document. Mais il devient courant de nos jours que le travail ne soit pas rémunéré à sa valeur réelle et que certains se réserve la plus grande part. Plus que cela, plus que de vendre sans réévaluer les revenus de totue la chaîne de production, Amazon diffusera les livres dans son format propre, ce qui empêchera l’acheteur de pouvoir livre le livre acheter sur le matériel de son souhait. Ainsi, l’édition électronique pour urdes raisons de marché, adopte une politique de prise en otage de la clientèle alors que le lecteur aimerait simplement accéder au contenu, et que des formats standards comme le epub ont été créés pour assurer la portabilité des documents.

          Cette situation peut-elle perdurer ? Il est fort possible que oui. On a bien vu il y a quelques années les formats propriétaires de musique s’écrouler face au standard MP3. Exit ceux qui voulaient avoir la main mise sur la musique. Mais cette révolution est venue des utilisateurs, en général jeunes, malins et qui communiquent beaucoup entre eux sur les astuces, qui partagent beaucoup les fichiers par manque de ressources financières. En ce qui concerne les livres, dont l’acheteur est majoritairement adulte, parfois moins technophile, dont le temps passé à chercher une solution à un impact sur sa vie familiale, il est probable que la pression sur les formats de fichier se fasse moins forte que pour la musique. Malheureusement. Comme on peut prêter un livre, ou l’emporter avec soi, comment sera-t-il possible d’emporter son livre électronique qui va nécessiter une tablette d’un certain type. En achetant des livres chez différents distributeurs, faudrat-il voyager avec les tablettes de chacun des distributeurs et la grosse valise qui va avec. Qu’en sera-t-il de la possibilité de prêter un livre à un ami si celui-ci n’est pas équipé comme nous ? Bref qu’en sera-t-il de la liberté du lecteur ?
          De son côté, l’auteur a de réelles questions à se poser. S’il vend moins, s’il n’est pas mieux rétribué sur la marge créé, s’il n’est pas mieux suivi par l’édition, n’a-t-il pas intérêt de publier ses livre en dehors des circuits constitués. Deux grandes possibilités lui sont alors offertes :
          - écrire les livres de son souhait, de la façon qu’il lui convient et organiser la publication lui-même en déposant son livre chez les distribiteurs (le même Amazon permet de faire ça depuis très longtemps). Il peut même exister des versions papiers grâce aux sites d’impression à la demande. Dans tout ces cas, l’isolement peut être lourd à porter et l’auteur aura peut-être envie de s’investir dans des réseaux d’auteurs pour bénéficier de dynamiques, de relecteurs… Dans ce cas, on préserve une forme du système actuel, une rémunération sur les ventes, aléatoires.
          - écrire des livres avec un financement préalable, un peu comme une avance. Cette avance peut être l’objet d’un contrat avec un client demandeur ou être le résultat d’une souscription. Si ce modèle est certainement peu pratique pour pour les romans puisqu’il est difficile d’investir sur une histoire qui n’est pas encore écrite (encore que cela existe dans la production filmique), cela peut être tout à fait profitable pour les livres pratiques ou qui doivent être écrits à plusieurs auteurs en partage de compétence. Dans ce modèle, l’auteur est rémunéré et sait à l’avance combien il est sur de recevoir à minima, il peut éventuellement encore percevoir des droits d’auteur selon les ventes. Dans ce contexte, le livre étant déjà financé, il est facile de concevoir que celui-ci soit disponible gratuitement ou à moindre coût, pouvant ainsi bénéficier plus facilement à tous les lecteurs indépendamment de leur ressources financières, sans discrimination. Le financeur lui-même verra son objectif rempli, peut avoir un droit de regard sur le contenu en tant que commanditaire et s’assure éventuellement une reconnaissance en tant que mécène.
          Ce dernier modèle est celui qui est suivi par de nombreux groupements d’auteurs liés au logiciel libre. C’est le cas en particulier de Flossmanuals. Ce modèle mériterait certainement d’être mis en valeur. Il permet de rétablir un équilibre de la chaîne du livre en mettant au coeur l’auteur qui partage ses compétences et ses lecteurs, à la recherche d’informations et de plaisirs, au lieu, cas actuel, de profiter avant tout aux intermédiaires.