De la force de la liberté d’écrire

    la traduction est-elle un pillage ?

    la traduction est-elle un pillage ? et dans quel sens ?

    Pour avoir écrit de nombreux documents sous licences libres (Manuel utilisateur Inkscape, Manuel Scribus, Scribus de FM, A la SOS GIMP…) et en même temps des livres par les éditeurs, il y a de moments où la question du choix se posent.

    L’éditeur, pendant longtemps pouvait se vanter d’une force de “frappe”, un réseau de distribution important et des moyens de productions uniques. Mais voilà, le coût des impressions baisse drastiquement, les logiciels de mises en page courent les rues (et aussi les graphistes a uchômage qui essaient de garder la main) et le web permet de toucher un public qui en va plus dans les librairies.

    Les auteurs pouvaient encore se dire que l’argent qu’ils touchent en rémunération de leur texte est uen compensation au temps passé qui peut toujours au moins servir à payer un resto à sa/son bien-aimé(e) pour les soirées qu’ils ont passés seuls pendant que l’autre aligner les mots doux sur la page. Mais voilà, dans le contexte actuel, la discussion avec les éditeurs se durçit et les pourcentages diminuent. Le contenu n’est pas en reste puisque les exigences ou contraintes grandissent en particulier en matière de délais. Brefs, ceux qui se dise défendre le droit de auteurs sont bien en mal d’en apporter la preuve à ceux qui le vivent.

    Les modèles de partage basés sur les logiciels libres, s’ils n’assurent pas nécessairement de revenus supérieurs offrent une réactivité et une publicité bien supérieure. Deux exemples.

    Nous avons déjà parlé du livre sur les fontes libres écrit sous la facilitation de Flossmanuals francophone et qui a permis l’écriture d’un livre donc le contenu n’était jusqu’à présent pas traiter alors même que les livres sur la typo abondent, suite à la tendance actuelle. L’effort partagé de quelques personnes sur un temps réduit et raisonnable dans une ambiance de partage des savoirs et d’auto-émulation a permis l’écriture d’un livre unique à ce jour, qui n’aurait trouvé preneur chez aucun éditeur parce que trop spécialisé et s’adressant à un public trop restreint, bref pas financièrement intéressant.

    Ensuite, pour avoir personnellement écrit 3 livres sur Gimp, et sur Scribus et avoir été contacté par des éditeurs dans divers langues, il s’est souvent posé la question de la traduction d’un livre existant. En effet, pourquoi me demander d’écrire un nouveau livre alors qu’il suffirait de traduire un livre existant du même auteur. L’auteur en question, au lieu d’écrire 1000 pages médiocres pourraient ainsi passer plus de temps sur chaque livre permettant alors d’en augmenter la qualité. Mais voilà, l’auteur ne coûte rien à l’éditeur, puisqu’il est payé en pourcentage des ventes, alors que le traducteur doit être rémunéré directement. On voit donc comment cette politique aussi peut éventuellement conduire parfois à un appauvrissement des contenus.
    Loin de cela, le manuel Scribus écrit cet été sous une autre facilitation de FlossManuals francophone vient d’être utilisé comme base pour un manuel Finlandais ! Auparavant d’autres manuels avaient subi le même sort de passer d’une langue à l’autre et cela le plus naturellement du monde.

    Alors faut-il donc cloisonner  pour favoriser l’émergence de nouveaux contenus ou au contraire ouvrir ? Nous penchons évidemment largement pour la seconde solution. Reste à assurer la pérennité du modèle en assurant un revenu pour les auteurs qui mettent ainsi à disposition le résultat de nombreuses années de recherches et d’expérience. Les dons, ou encore le mécènat d’association ou l’achat de produits (livres ous formes epub ou imprimé en vente directe) peut éventuellement fournir des solutions. Mais cela suffira-t-il ? Et doit-on estimer que les finlandais empêchent le livre français de se développer ? Grave question :-)

    Parlez votre langue, pas vos caractères !

    • Anglais
    Texte écrit en alphabet Tifinagh par Cédric Gémy dans Scribus et Fontforge

    Texte écrit en alphabet Tifinagh

    Depuis que je voyage en Afrique pour introduire les logiciels libres de PAO (Scribus, Gimp, Inkscape) auprès des éditeurs locaux qui en semblent satisfaits, j’ai appris à m’intéresser de façon plus précise suite à des questions qui sont autant d’expérience que je n’ai pas personnellement. Parmi les choses fondamentales j’ai noté le besoin de perdre sa dépendance vis-à-vis des technologies (pas mal non, moi qui ne fait qu’en parler mais de fait comment fait on en absence d’électricité ou d’internet?) et les langues locales.

    Pour le premier j’ai peu de pouvoir pour le second, il est possible d’y participer. Très tôt la question de prendre en compte dans Scribus des langues non latines a été mise à jour. A ce jour aucun logiciel de mise en page, même propriétaire, ne semble satisfaisant. Mon passage à Tunis en Novembre m’a montré que les graphistes locaux étaient peu satisfaits de la version Indesign pourtant sensée être adaptée à leurs besoins linguistiques.

    Ce qui me fait actuellement réagir et écrire, c’est qu’une éditrice du Maroc me fasse part de ses livres écrits en tifinagh (berbère), qui ressemble à ça : ⵀⴻⵍⵍⵄ ⵡⵄⵔⵍⴷ. Intrigués par le temps qu’elle passe à faire ça, je me dis que je vais pousser quelques investigations. Heureusement Scribus et les autres logiciels le font bien. La langue a un alphabet étrange certes, mais la structure n’a rien a voir avec la complexité de l’arabe que seuls Libreoffice et Inkscape semblent bien supporter parmi nos outils de publication. Quel est donc son problème ? Qu’est-ce qui fait que ces éditeurs perdent un temps fou à simplement taper quelques lettres sur une page  ?

    Mon premier réflex a donc était d’aller télécharger quelques polices dites faites pour ça dont l’éditrice m’a parlé, à vérifier la présence de la langue dans unicode et à installer une carte de clavier adaptée.

    D’abord force est de constater que la diversité culturelle est particulièrement bien représentée dans le logiciel libre et c’est tant mieux. Une fois encore l’intérêt culturel est supérieur aux intérêts commerciaux et on voit bien que la logique de profit ne pousse pas toujours à l’innovation ou à conquérir les marchés, pour la simple raison que seuls les marchés solvables sont intéressants. Bref en cherchant rapidement sur des systèmes d’exploitation privateurs bien connus si les cartes claviers sont disponibles, il est évident que ces systèmes privent leur utilisateurs  d’un accès facilité à leur propre langue à moins qu’ils n’achètent une version spécifique (je n’ai pas vérifié sur ce point) ce qui pose des problèmes en terme d’universalité (nécessité à l’heure d’internet) et envie pose des problèmes en cas de multilinguisme (ce qui est le cas de nombreux pays de cette planète, je suis preneur de chiffres).
    Sous Linux, la carte de clavier Maroc Tifinagh était directement accessible, dirai-je à côté de l’anglais et de l’arabe (si on ignore l’alphabétisme).

    Ensuite, j’installe les polices téléchargées, et commence à vouloir écrire avec les dites polices et voilà que rien n’apparaît. A ma grande surprise et stupeur. Aussi vais-je dans la fenêtre des glyphes et vous bien la plage unicode Tifinagh, fièrement affichée dans la liste des blocs, mais voilà, elle est vide. Tous les caractères Tifinagh sont placés sur le bloc standard. je me dis que c’est quand même bête qu’un institution qui gère une langue réclame un bloc unicode, qu’elle l’obtient certainement après des dossiers et réunions longues et ennuyeuses, et que malgré cette effort et cette reconnaissance de la communauté informatique internationale, cette institution ait décidé de ne pas adapté ces polices à cette demande.

    Tifinagh à l'aide de Déjà vu dans Scribus, parfaitement accessible, par Cédric Gémy

    Bref, je comprend mieux que l’éditrice ait mis beaucoup de temps à écrire, sa fonte ne correspond pas à sa carte clavier. Wouah, faut aller le chercher. Mais, j’ai déjà rencontré ça dans d’autres contextes auprès d’éditeurs de manuels scolaires burkinabé, par exemple.

    Bref, la solution est évidemment de trouver les fontes qui contiennent les caractères tifinagh. Comme j’ai des tonnes de fontes dans divers dossiers, je ne me vois pas les ouvrir une à une pour tester. Me voilà donc parti dans un petit script basé sur fontforge. J’en ai quelques unes dont des libres, comme Déjà Vu, et finalement peu de polices propriétaires. Mon pourcentage est de  0,3% de fontes couvrant la langue. Tout de même dommage.

    J’invite les auteurs en tifinagh et autres langues mal représentées à engager des démarches auprès des équipes de typographe libres de manière à ce qu’elles soient bien couvertes, voire éventuellement de les financer. Cela forcera peut-être les entreprises du propriétaire à faire de même.