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    L’humain a même utilisé cette possibilité du regard. Passé de l’objet au mot puis à l’écriture, l’oeil se contente de lire de petits caractères. Une page de texte peut être embrassée dans sa totalité, mais ce regard ne donne aucune information utilisable, ou peu. Il faut parcourir cette page peu à peu, mot à mot1, et mémoriser les structures pour les réassembler ; plus le texte est difficile à lire, plus cela semble vrai: en cas de difficultés les enfants se rapprochent souvent de la feuille, voire utilisent leur doigt. La lecture semble donc aller de place en place, cela de la même manière qu’un aveugle aura à parcourir les points à l’aide de sa main. Le point est lui-même ce qui définit l’unité primordiale, base de toute géométrie ou vision (ne dit-on pas «je ne vois point» comme on dirait «je ne bois goutte» ?). Le cercle est déjà une forme de globalisation de point. Le point est informe, c’est l’unité.Le texte est ainsi lu peu à peu, comme si le langage, pourtant symbole même de l’abstraction globalisante, était à l’image de la vision, alors qu’il est en grande partie défait des particularités. On peut certainement aller jusqu’à dire sans prendre trop de risque que la lecture est de toutes les visions celle qui met le plus en oeuvre son caractère haptique. Peut-être parce que le caractère est à la dimension de l’oeil ou du doigt, le tactile et l’haptique se sont introduit dans le non-objet. Déjà bien présent dans le monde, cette adaptation des signes humains est par conséquent très importante.Le texte n’est donc pas unique, et cela confirme que l’oeil est intrinséquement haptique. Par le code qu’il instaure en mettant à l’épreuve notre regard, il permet aux constructions humaines (mentales ou matériologiques) de suivre ce schéma. L’architecture qui a souvent construit d’immenses objets n’est pas moins proche de l’haptique, et nous montre de manière privilégiée comment haptique et transpa-rent peuvent se conjuguer ensemble. D’abord, la grandeur a été utilisée comme signe de visibilité à grande distance (par exemple les cathédrales) et avec l’éloigne-ment, la taille des objets se rapproche de celle de l’oeil. Mais aussi parce que l’archi-tecture a longtemps été liée à la peinture et à la sculpture qui lui donnaient le moyen de s’approcher des dimensions humaines. Une bonne architecture est celle du détail. Finalement, l’intérieur d’un bâtiment n’est jamais si gigantesque, et la maison reste la construction la plus fréquente.Diller et Scofidio se sont aperçus que la maison est un espace de petite dimension. Dans The Slow House, ils ont interprété les différents lieux comme des espaces événementiels. L’événement est lié à l’expérience du lieu privé qui n’est connu visuellement que de manière rapprochée, préhensible. L’expérience du lieu est fragmentée en autant d’éléments qui la constitue. L’espace se déchiffre et se construit peu à peu. Cette expérience est donc bien dépendante du contact qui lie l’habitant à son environnement. Ainsi, une pièce contenant une baie vitrée fait appel à un ailleurs chaleureux (touristique ou non) qui peut impliquer à première vue une pensée globalisante liée au panorama proposé. Le paysage visible à travers la vitre est cependant transformé en une représentation qui intègre l’extérieur à l’intérieur et permet à l’intérieur de s’ouvrir. Le paysage est intégré à l’espace même de la maison, comme un poster mural, un décor changeant mais toujours similaire et mis en rapport avec un écran de télévision qui diffuse cette même image1. C’est alors que la tentative de globalisation de la vision échoue. Revenu à ce niveau, l’oeil n’a plus besoin de regarder au loin ou n’en plus l’impression. Il se contente de vivre dans un monde de proximité, à la recherche de la présence physique des choses, et réaffirme la corporéité du monde réel.Ce retournement est possible parce que tout corps impose une présence qui est nécessairement locale. Il y a bien un mythe selon lequel l’homme pourrait embrasser (intuitivement ou visuellement, et comme placé dans une tour panoptique) tout ou partie du monde. Cette communion, cette omniprésence est pourtant le signe de la frustration d’un désir irréalisable. Une telle vision tendrait à dématérialiser les objets (à moins d’être doté d’une paire d’yeux exceptionnels). Une présence ne peut réellement s’affirmer que dans le cadre d’une vision haptique qui à l’inverse de ce que pouvait en dire Adolf Von Hildebrand1, apparaît comme la vision par excellence, à défaut d’être ce qu’il y a de spécifique à la vision (cela dépend si on définit une chose par ce qu’elle a de différent, ou par ses traits récursifs qui lui donne son caractère). En fait, l’histoire semble avoir montré que la télévision (fernseh) nécessite un instrument pour s’appliquer correctement. Même Diderot2, qui pensait que l’oeil avait cette différence de pouvoir porter sur les choses éloignées, était bien gêné lorsqu’il s’agissait de donner une unité tactile, alors que le point se pose d’emblée comme l’unité visuelle. Peut-être le point est-il aussi l’unité tactile, mis en relief.Une vision “optique” serait donc une vision peu apte. Pythagore nous avait déjà fourni un exemple. Et un jeune enfant n’a-t-il pas tendance à vouloir attraper toutes choses, même distantes. Grâce à la vision haptique, la corporéité d’une chose se sait par avance, avant même le contact physique. L’oeil va à la recherche de cette corporéité, car c’est le rôle de la pulsion de voir.

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