Pulsion de voir

    Les conditions d’acquisition de la visibilité pourraient alors s’exprimer en termes aristotélicien : la transparence est une actualisation de l’invisibilité, comme la lumière est l’actualisation du diaphane. Cela est applicable à toutes les choses qui nous entourent, mais encore plus au transparent du fait que parfois on ne le voit pas. Invisible, lumière et transparent sont étroitement liés. L’invisible n’est alors voué à le rester éternellement, et le trans-parent non plus. Ce dernier fait appel à autre chose qui facilite sa visibilité. Ce que Marc Perelman2 appelle «la pulsion de voir» est certainement utile à l’actualisation de la double qualité du trans-parent (parfois visible, parfois non). Dans ce cas, l’invisible est perçu négativement puisque l’oeil, qui ne peut rester sans objet, n’accomplit plus sa mission.L’existence d’une telle pulsion peut se comprendre aisément : il s’agit de voir le maximum pour se protéger face aux autres habitants d’un même espace. Parmi ces habitants, les transparents font parti de ceux qui semblent moins prégnants. Ceux qui bougent sont les premiers repérés, interprété a priori comme des dangers potentiels. C’est par ces interprétations que la pulsion de voir se prolonge dans un besoin d’ordonner. Toute vision est nécessairement ordonnée pour sortir de la confusion des impressions premières. Cet ordonnancement se fait selon des directions, des distances, des objets connus ou non qui permettent d’orienter l’oeil et l’image mentale. Voir, c’est voir quelque chose. Ce quelque chose implique certes une visibilité (on peut alors comprendre l’appréhension face à l’invisible), mais aussi une reconnais-sance des objets. Celle-ci nécessite une vision locale et précise, annihilant mentalement la distance avec l’objet.Seule l’image affichée dans la fovea est suffisamment riche. L’oeil semble n’être absolument précis que lorsque la taille de l’objet s’approche de la sienne. L’oeil voit à sa dimension. Il fragmente l’espace en petits lieux.Ces lieux attirent. Et même s’ils n’occu-pent pas tout le champ visuel, ils prennent une importance telle que le reste est occulté de la conscience. Naturellement, l’oeil cherche sans s’attacher consciem-ment aux choses. Leibniz1 parlait de petites perceptions ou d’aperceptions: cela qui est vu sans être vraiment vu. Les imparents* (ce l’on voit en transparence) sont de ceux là. Cette fonction inquisitrice est au sommet de son occupation dans les moments d’observation. L’oeil reste en ce lieu qui l’attire, il le scrute. Il est le premier élément de l’analy-se, il en est l’élément fondateur, et permet l’analogie. Il scande l’espace, le mesure alors même qu’il se situe dans la démesure en mettant au premier plan des localités a priori insignifiantes. Les espaces fragmen-tés, disséqués, seront à reconstruire en un ensemble, afin justement d’en retrouver la mesure perdue et de recomposer l’espace dans sa globalité.Le monde se compose pour l’oeil d’un ensemble un peu flou parsemé de lieux. Le déplacement du regard devient nécessaire pour rassembler les détails du monde issus de cette vision rappro-chée des choses et les lier à l’impression glo-bale. L’oeil participe ainsi à la création de l’espace mental en apportant la dimension du détail. Ainsi, la vision globale semble rester «floue» alors qu’une vision rapprochée (locale) a la qualité de ce qui touche, en ce qu’elle annule la distance avec la chose. Voilà pourquoi Aloïs Riegl1 , à la suite de Adolf Von Hildebrand, parlait d’hap-tique. L’haptique est ce qui a trait à des lieux précis et fins. Mais haptein, signifie certes toucher, mais aussi attacher, ajuster.Le global ne peut devenir précis qu’au terme d’une reconstruction utilisant les images rapprochées. Le monde semble donc se lire comme une carte représentant des lieux, reliés par divers chemins entre lesquels il faut choisir celui qui nous convient le mieux. Le regard est certainement plus enclin à découvrir les détails que ne peut l’être la main, en ce que les distances ne sont pas un obstacle immédiat et puisque celle-ci justement ne peut passer partout, à cause de la taille même de l’organe. L’oeil a certainement su tirer plus d’enseignement de l’expérience du toucher (matières …) que le toucher de la vision.L’oeil semble toucher les choses, il a assimilé cet autre sens. Pythagore faisait d’ailleurs remarquer affirmant que si on se sentait parfois regardé, c’est que l’oeil devait avoir une certaine capacité à «toucher»; cette image forte lui permettait de rassembler les deux organes.

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