Réflexion

    La surface essaie toujours montrer sa présence, ou l’oeil essaie de saisir toutes les surfaces qu’il lui est utile. C’es ce à quoi tendent certains travaux de Mario Merz. Dans Il Fiume Appare , il a associé des néons aux plaques de verre. Le verre est nombreux, et il a tendance à multiplier, à accroître les effets des néons (comme pour rappeler que la suite de Fibonacci utilisée est un système d’accroissement). Dans ce cas, le verre est volontairement rendu présent. Il scande l’étendue en répétant l’image fournie par les néons. Le transparent est utilisé comme organisateur, instance métrique unificatrice et utilisable comme telle par le spectateur. Le verre se rend présent en utilisant un autre effet de surface, le reflet, qui s’exprime aux surfaces brillantes.Le reflet est un facteur d’expression de la surface qui rend l’objet apte à stimuler la vision haptique. Il diffère de la réflexion courante, qui ne rend que la lumière seule en partie absorbée par l’objet et condition de sa visibilité, en ce qu’il renvoie une image, un bout du réel qui a apporté son apparence. Ainsi le reflet va plus loin que la réflexion en permettant à autre chose de se rendre visible par lui. Et ce renvoie de la lumière d’autrui lui permet au transparent d’accéder à sa propre visibilité et ainsi de permettre un échange haptique avec l’oeil.Parce qu’il se rend visible par autre chose, le reflet est multiplicateur de formes, et d’autant plus multiplicateur qu’il y a de surfaces favorables à produire un reflet. Plus il y a de surfaces, plus il peut y en avoir. Il se présente alors comme un écho, qui répète ce qu’on lui permet de répéter. Il y a une action de l’environnement sur le réfléchissant.Ce lien fait dire à Jean Nouvel que «le jeu sur le reflet est le jeu du caméléon»1. Le transparent réfléchissant se modifie avec son environnement, et par là, il s’intégre au site. L’architecte ren-verse ainsi le lieu commun qui fait du verre quelque chose d’inadapté par-ce qu’en dehors d’une certaine image de la tradition, ou bien d’intégrateur parce que peu visible. Maintenant, c’est justement sa visibilité, conditionnelle, qui le rend utile. Il se rend intégrateur en renvoyant à d’autres objets. Il fait entièrement partie d’une certaine image de liant social que l’architecture cherche à mettre en valeur. Le batiment de verre existe par le biais d’autrui. Le transparent est un réceptacle à double monstration, un peu comme une eau versée dans un sac plastique donne forme au sac, et prend la forme que celui-ci lui permet. Le transparent utilise l’objet reflété, en en fournissant un simulacre, et en retour lui bénéficie. Jean Nouvel a expérimenté les possibilités du verre et joue souvent sur cette capacité à réfléchir et à copier l’image de l’environ-nement. A la fondation Cartier, certains reflets peuvent aller jusqu’à donner l’impression d’opacité. Sous certains points de vue, la façade peut paraître opaque à cause de la prégnance accrue du reflet. La quantité de lumière est telle que l’intérieur du bâtiment ne réussit plus à apparaître. Cela donne un maximum de présence à la surface et le transparent devient alors quelque chose de subtile-ment tactile au même titre que tout autre objet. Même si cette présence masquante n’est pas nécessaire, elle représente le summum de la visibilité d’un transparent. Pourtant, dans le cadre de l’haptique, l’oeil doit aller chercher les choses au plus près. Bien sûr, le fait d’aller voir par derrière un «miroir», au sens propre ou non, peut être entravé par un reflet trop prégnant. Il faut deviner qu’il y a quelque chose derrière afin d’exciter la pulsion de voir. Et une chose invisible ne peut y parvenir. Alice aurait-elle traversé le miroir si elle n’y avait pas vu un monde ? Certains chercheurs, surtout au XIX, auraient-ils commencé à dé-cortiquer les ob-jets de ce monde si ces objets ou ces êtres ne s’étaient pas révélés peu à peu comme rendant l’image d’une chose interne ? La découverte de la radio-graphie, de la microscopie est peut-être même un couronnement de cette tendance. En ce qui concerne le reflet, il a sou-vent été pensé comme s’appliquant à soi-même (mythe de Narcisse) alors que nous venons de voir que Jean Nouvel utilise la capacité réfléchissante pour une raison environnementale. Les simulacres sont des preuves de l’existence d’un lien visuel entre des objets proches. Larry Bell ne s’est pas privé de modifier la surface du verre, de le traiter pour renforcer la capacité réfléchissante. Dans un travail présenté à la Galerie Monte-nay en 1995, il avait créé des dégradés de cette capacité allant d’un bord d’une plaque de verre à son bord opposé. Du plus transparent, au presque opaque. Mais en regar-dant attentive-ment une zone qui aurait pu paraître entièrement recouverte, on pouvait encore voir le ou les perspect(s) : en l’occurence une deuxième plaque verre parallèle à la première. Larry Bell a donc voulu marquer l’existence de la surface, la positionner nettement en favorisant le reflet, mais sans jamais entraver la vision au travers, vision par transparence. La vision occasionnée est encore plus haptique lorsque l’on se déplace entre les deux plaques, espacées juste ce qu’il faut : le sentiment de fragilité ne se perd pas avec le reflet, et la proximité du corps par rapport au matériau force l’attention : la vision haptique se mêle de précaution.

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