Définir l’art sans licencier les artistes

    Une participation récente à un débat sur l’art et le libre poursuivi d’une discusion régulière avec une chère amie me fait ressentir le besoin de repasser à la définition d’un mot dont l’utilisation se veut croissante, au point de ne parfois plus rien signifier et éventuellement revoir ce que nous avons déjà exprimé à ce sujet. Je veux parler ici du mot art et de son corrélat artiste.

    l’art commun

    En effet, depuis peu, tout est art et tout le monde est artiste. Et il me semble que le débat sur la propriété intellectuelle dont les amateurs de logiciels libres sont friands, prend trop peu en compte la spécificité de l’art, ou plutôt les différentes façons comprendre ce qu’il est.

    Pris dans un sens presque quotidien, on parlera d’art pour tout ce qui a trait à :

    • une pratique poussée au maximum, lui donnant un caractère exceptionnel : “ahh, ce surfeur est un artiste !!”
    • une pratique issue d’une pratique d’un art reconnu : musique, peinture…
    • on dira même “l’art et la manière”, confondant d’une certaine façon l’art avec le style, soit une variation qualitative de pratique dans une contexte donné
    • quelque chose qui est joli ou design comme un meuble IKEA, parce qu’il y a une recherche de plaisir graphique
    • quelque chose qui est moche, parce qu’à part un artiste tordu qui en voudrait ?

    La confusion vient certainement de la spécialisation dans laquelle les artistes se sont inscrits progressivement, employant des termes aussi fondamentaux dans un sens dérivés du sens commun. En regardant l’étymologie comme on le fait souvent, art définira tout ce qui n’est pas naturel. Mais dans ce cas, qu’est-ce qui différencie l’artefact de l’oeuvre d’art ?

    L’art sui generis

    Mais qu’est-ce qui différencie qu’une merde d’artiste soit une oeuvre d’art, et que ma propre n’en soit pas (si si j’ai vérifié sous huissier, sur la tête de ma mère) ? La question semble idiote mais s’en trouve bien centrale. Ce n’est pas (seulement) ce qui est produit qui défini l’art. Ce n’est non plus parce qu’il y a recherche créative que le mot art devrait être accolé systématiquement. L’art a même travaillé à son effacement dans les pratiques éphèméres dès les années 1950 et peut-être même 20.

    Risquons la simplification à l’extrême :

    Comme la charcuterie est l'oeuvre du charcutier
    L'art est l'oeuvre de l'artiste

    et maintenant :

    Comme est charcutier celui qui fait de la charcuterie
    Est artiste celui qui fait de l'art (pas du lard, merci)

    Qu’est-ce à dire ? l’art c’est comme la charcuterie, pas la boucherie. Le charcutier s’occupe de porc, pas de boeuf ni de cheval ou d’oie. Le métier se définit par la matière premiere (origine animale, mais on a la même chose avec les de nombreux métiers) et l’objectif (faire des produits alimentaires). Peut prétendre à être artiste celui dont l’art est la métière première. L’art est une discipline en soi et pour soi, comme la musique en est une, comme la peinture en est une… l’art peut s’exprimer par de la musique, mais toute musique, même de très bonne qualité, n’est pas art. Il y a, au-delà des problèmes de goût et de qualité, un problème d’intentionnalité et de démonstration de cette intentionnalité.

    Fait donc art, l’oeuvre qui se pose comme exprimant son appartenance à la tradition de l’art et revendiquant d’abriter en son sein une forme de représentation de cette appartenance. L’expression de l’art, l’oeuvre, ne saurait donc en général être liée à une pratique particulière, mais devra varier selon les besoins intrinséques nécessitant l’expression de cette appartenance selon le contexte de cette expression. Il y a, dans la pratique de l’artiste, une position epistémologique indéniable qui lui donne se caractère si particulier. Le produit de travail de l’artiste est oeuvre d’art, parce que l’artefact, est un produit fini, il est fait. l’art, lui, n’est jamais fait. L’oeuvre reste toujours à l’oeuvre et elle n’est en elle-même qu’un passage dans l’espace et le voyage epistémologique de l’artiste.

    Que l’oeuvre, ou l’artiste, soient reconnus, il s’agit là d’une autre discussion. Et les circuits de validation restent tortueux.

    L’art sans jugement

    Ce qui est surprenant, c’est que le sens commun refuse cette acception mais aussi toute l’évolution de l’art qui y conduit. L’artiste est apparu de sa séparation du monde de l’artisanat en revendiquant une science de l’art et la participation de l’artiste à l’avancée des connaissances et de l’abstraction (perspective) et éventuellement par le refus de se limiter à une seule pratique (Leonard de vinci ou Michel-Ange étaient peintre, sculpteur, dessinateurs, poetes, chercheurs…).

    Parler du musicien qui gratte sa guitare (moi) comme d’un artiste exprime un refus de cette évolution : elle enferme à nouveau la personne dans sa pratique et en réduit la liberté d’expression à un simple moyen clos. Pour échapper à cette réduction, on tente le jeu du mélange des arts : son(musique)+video, danse+orchestre, danse+video, théâtre+musique…tout y passe, mais tout a déjà été fait. La danse+orchestre, cela s’appelait le ballet. Le son+video cela s’appelait l’opéra… Avec juste des technologies différentes.

    Il est souvent amusant de voir dans un musée s’extasier les visiteurs devant de jolies toiles du XVI° ou XVII° représentant des scènes mythologiques ou des bouquets floraux. Et d’entendre dire “au moins à l’époque, ils représentaient vraiement les choses, et ils savaient y faire”. Alors même que la composition du tableau est imprégnées de code représentatifs et symboliques qui nous devenus difficiles car éloignées. Que signifie telles fleurs ici ? ou encore telle personne qui porte une tête dans un plat ? Ces artistes là aussi étaient à la recherche d’une expression derrière les apparences, et il reste étonnant que les spectateurs dénigrent justement les formes d’art qui montrent de façon brute la réalité plastique à ceux qui justifie de la chercher. L’art sans jugement, n’est pas un art sans avis, c’est un art dont l’appréciation n’est plus justifiée, c’est un art qui se passe des mots, comme si l’art n’était que pure sensation, que pure technique, ou pure esthétisme.

    Si cela n’enlève rien aux innovations et au travail des praticiens actuels, le signe des temps est que la définition de l’art pourrait perdre son fondement, et que l’aura dans lequel il a baigné et qui a fait qu’il a été si attractif va peut-être finir par le noyer. De toutes façons, Nietsche avait déjà dit que l’art était mort, alors que faisons nous ?

    Prise de recul et prise de distance

      De un précédent billet, nous avons vanté la nécessité de s’immerger pour pouvoir prendre un recul salvateur. On pourrait imaginer que que la prise de recul implique la mise à distance. Nous n’irons pas jusque là, au contraire. Nous allons tenter ici de discuter de possibilité de travail à distance, en particulier en création ou en formation. Partons de postulats tout simples qui peuvent être discutables mais nous servirons d’approche :

      • la formation est la forme la plus essentielle et la plus répandue de collaboration
      • la création est une forme essentielle de l’individualisme

      La formation comme forme de collaboration

      Former quelqu’un c’est voir avec lui ce qu’il souhaite ou doit apprendre et mettre en place des dispositifs qui permettront à cette personne d’avancer sur la voie de la connaissance et de la compréhension. Un formateur seul n’a aucun sens (le pauvre s’ennuierai), un apprenant seul n’est pas apprenant, au mieux auto-apprenant, ou expérimentant. Mais expérimenter n’est pas apprendre même si l’expérimentation peut être une forme d’apprentissage.

      Former quelqu’un c’est transmettre des connaissances (savoir, savoir-faire, savoir-être…) que la personne pourra réutiliser par la suite de façon indépendante et autonome. D’où, le rôle de l’éducation et de l’instruction dans la pensée de la liberté. Ces connaissances sont le fruit d’autres personnes antérieures qui sont choisies, organisées par le formateur dans le vu de remplir les objectifs de l’acte de formation.

      De là on peut donc conclure qu’on a donc deux formes de collaborations fondamentale dans la formation :

      • une collaboration synchrone durant l’acte de formation proprement dite (modèle maitre-élève, modèle école…)
      • une collaboration diachronique relative à la construction du contenu qui a parfois pu prendre des siècles avant d’être formalisé, comme par exemple un simple 1+0=0 (et non pas 10 !).

       La création comme forme d’individualisation

      De son côté, le travail de l’artiste est souvent présenté comme un travail solitaire (même si un artiste n’est jamais seul en particulier dans les oeuvres de collaboration ou collective, mais ne confondons pas individualisme et solipsisme). La figure du génie, et l’élaboration du droit d’auteur à la française qui en découle sont des formalisation culturelles et légale de cette représentation. L’artiste est d’ailleurs en “avance sur son temps”, “à l’avant-garde”. Ceux qui ne le serait pas son classifiés de réactionnaires.

      Il y a bien sûr des formes d’art collective (cinéma, musique orchestral…) mais dans ces cas, les différents auteurs deviennent presque tous des figurants au profit de maîtres (chef d’orchestre, soliste, réalisateur, premier rôle) qui sont mis en avant faisant oublié l’aspect collectif du travail. Le chef d’orchestre est d’ailleurs une forme récente de focalisation et Mendelssohn en avait payé le prix fort dans sa jeunesse. Avant de la musique, des musiciens, pas de chef. On retrouve d’ailleurs ce problème chez les personnes qui apprennent la mise en page et qui ont du mal à se représenter que réaliser la mise en page d’un livre c’est en préparer la reproductibilité, c’est donc travailler, de façon plus ou moins directe, avec le soucis de l’imprimeur.

      Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur le caractère social de la création, nous en avons longuement parlé. En revanche la problèmatique de la formation va retenir notre attention, en particulier dans la formation aux métiers de la création. Bref, comment collaborer avec des gens qui pensent savoir mieux parce qu’ils sont uniques, comment former quelqu’un qui souhaite développer sa spécificité individuelle ?

      Pedagogia proxima

      La plupart des pédagogies moderne mettent l’accent sur l’attention que le formateur doit apporter aux problématiques de l’apprenant. Bref conduire au point souhaité, sans a priori sans chemin tracé.  Une sorte de laisser-aller accompagné bienvaillant. Dans ces modèles la présence simultané des deux partenaires est une constituante importante au moins sur une bonne partie de l’action de formation. Car dans la plupart de ces modèles, pas de travail à la maison…tout se passe dans le relationnel. C’est d’ailleurs leur pari : ne pas penser en terme de transfert de connaissance (contenu+ingénierie), mais de représentation. (Nous avons vu dans notre billet précédent, la nécessité de ne pas partir du principe qu’une monstration de groupe suffirait, car la distance praxéique ne facilite pas la compréhension : il faut montrer sur le support même que l’apprenant développe, sa copie projetée n’est pas interprétée de la même façon).

      La formation à distance, d’une certaine façon, prend le contre-pied de ces méthodes : on dispose d’un contenu, on développe une plate-forme ou des moyens techniques qui donnent accès à ce contenu et on organise éventuellement la gestion délocalisée du groupe. Impossible de mettre le doigt sur l’écran de l’apprenant pour lui dire : “c’est là“.

      A mon sens, et au vu de mon vécu, les personnes formées réclament trop souvent le “support” de formation. Certaines sont même irritées lorsqu’on ne leur donne pas, ou pas en début de formation. Lorsqu’on ne donne pas de support, l’impression de ne pas avoir suivi uen vraie formation prend le pas alors qu’un support de formationn ‘est qu’en général qu’un résumé qui ne vaut en rien n’importe quel livre du commerce (même si le point de vue est différent). Lorsqu’on le donne en début de formation, une bonne partie des stagiaires, le feuillette à longueur de temps à la recherche de la perle rare, alors qu’ils feraient mieux de profiter de la compétence de la personne enseignante.

      Je pense que ce comportement est un signe majeure du refus d’apprécier la qualité en l’humain qui semble se répandre. Une fois encore ce n’est pas le support qui est compétent, mais celui qui transmet (du moins on l’espère) et la force de la formation est de faire profiter de cette interaction entre l’apprenant et l’enseignant. Face à cela, un contenu, qu’il soit textuel ou video ou autre, peut servir de ressource mais va vite ce trouver limiter dans son aspiration à l’augmentation de compétences. Le tout étant de en pas confondre compétence et savoir. Et malheureusement les formations à distances ne sont souvent que des mises à diposition de ressources unidirectionnel, autour desquelles les échanges sont rares ou mal organisées alors qu’en l’absence de tous une attention particulière devrait y être portée.

      S’intéresser aux vraies choses

      D’une certaine façon, ce qu’il faut c’est porter son intérêt à ce qui est le plus important. Suite à un article déposé il y a peu sur les tentatives de créer une dynamique de professionnalisation du graphisme libre, la plupart des commentaires se sont focalisés sur les logiciels alors que l’article parler de la transmission des compétences verticales (enseignement) et horizontales (collègues-concurrents). Une fois encore, la preuve est que l’attention n’est pas portée aux personnes mais au moyen. Dans ce contexte, le logiciel se trouve être immanquablement soit la source du professionnalisme (j’ai ce logiciel donc je suis pro), soit de son amateurisme (j’ai un logiciel pas sérieux parce que ce n’est pas le même que les pros). On voit bien que s. les deux se reflètent et que cela rend tout changement compliqué.

      Aussi pour un créatif, l’identification a l’outil peut être soit un bien, soit un mal. Dans sa pratique solitaire, il a besoin de se raccrocher à une vérité et le moyen de production est la vérité propre de l’artiste (Cf Lessing). Maintenant, il va être un bien si la connaissance de l’outil sera telle qu’elle permettra un dépassement des capacités et de l’outil et de l’utilisateur. Sera un mal, si l’outil s’impose comme une contrainte voulue (je suis créatif avec tel logiciel parce que je met facilement des ombres portées) ou perçue (je n’arrive pas à faire ce que je voudrai). Dans ces derniers cas, le décalage tient dans la relation que l’artiste entretien entre lui, son idée et le potentiel du logiciel (ou son potentiel à l’exploiter). Ces décalages produisent une sorte de frustration qui ne peut être pour la personne qui a une vision homogène de son outil de production et qui en acquiert un contrôle raisonné, en exploite les failles…

      Ainsi le créatif, dans sa solitude, pourra se retrouver à s’auto-déployer, ou à se restreindre. Ce sont souvent les capacités, gouts ou ambitions personnelles qui font la différence sur ces points. Les regroupements divers (associations, collectifs…) peuvent aider à passer des caps, à se renouveller car on ne créer jamais seul. Créer c’est s’inscrire dans une histoire, dans des demandes, dans des groupes, ou encore dans des potentiels technologiques qui sont datés. Mais ces regroupements, parmi lesquels on pourrait mettre l’essor actuel des fablab) marquent aussi la difficulté de l’individu à s’exposer lui-même et à s’imposer des innovations sans reconnaissance. Ces regroupements servent à la fois de partage de connaissance, d’espace d’apprentissage et de transmission, autant que de recherche à faible échelle, que validation d’être dans un mouvement, pas hors du monde et de pouvoir ainsi y trouver une place.

      Donc non, le créatif n’est pas isolé, le génie n’existe pas au sens d’être unique lié d’un potentiel divin. Il n’y a que des personnes qui représentent au mieux leur époque ou leur contre-époque. Il reste certainement au graphisme libre à trouver ces personnes qui pourront le représenter et lui donner ces lettres de noblesse. Il reste aux créatifs de ne pas oublier la dimension sociale de leurs outils et de leur pratique.

      LGRU Clos

        LGRU Bruxelles

        LGRU Bruxelles, quelques projets

        La session de travail LGRU est arrivée à terme et la collaboration a été productive : plus d’une centaine de travaux ont été produits en 3 jours dans un esprit positif de partage et dans la volonté de faire avancer la corrélation entre les outils et les pratiques créatives. Voici ici, notre sélection de documents :
        - un script de Cédric permettant d’apprécier l’action d’un logiciel sur la génération automatique de blancs : Scribus whiteSpace générator (PDF + Fonte)
        - impliedSpaces un script sympathique de Ricardo qui remplace la valeur de séparation des blancs par l’action d’une valeur de couleur dans le texte, joli et utile si on considère que l’on pourrait économiser beaucoup de papier en utilisant une telle technique
        - A la recherche des contours lors de l’atelier SVG from scratch, on aurait pu dire SVG sans ordi, finalement
        - Croquis fontes et édition de fontes en ligne
        - Dans le même atelier qui a fait émerger le ScribusWhiteSpaceGenerator on a aussi vu cette idée intéressante de Camille ou encore de Denis.

        et évidemment beaucoup d’autres bonnes choses…